Les lectrices de Maria Spartali Stillman ont quelque chose en commun qui me ressemble assez… Toutes, elles ont ce regard rêveur dans lequel je me retrouve. Et de plus, beaucoup ce matin, alors que je passerais la journée à rêver. Comme elles…
Les lectrices de Maria Spartali Stillman ont quelque chose en commun qui me ressemble assez… Toutes, elles ont ce regard rêveur dans lequel je me retrouve. Et de plus, beaucoup ce matin, alors que je passerais la journée à rêver. Comme elles…
Oui, à certains moments, ça lui manque. Non pas cette présence en continu qu’il a connue. Autre chose. Une présence intermittente qui serait bienvenue quand il a cette envie que quelqu’un soit là. Comme en cette minute, précisément, alors qu’il vient de fermer le livre. Comme en cette minute, exactement, parce qu’il a envie de partager avec un autre l’aventure livresque qu’il vient de vivre.
Mais il sait qu’il ne peut pas lire avec quelqu’un dans la même pièce. Car il sait aussi que la plus infime respiration d’une personne à ses côtés lui retire toute concentration.
Le lecteur d’Alfredo Tofanelli, comme chaque fois, reste là, dans le silence. Prostré. Le livre encore en lui.
Il peut rester là des heures, la nuit durant s’il le faut. Il peut ne pas bouger de la table de travail tant qu’il n’aura pas trouvé dans les livres le bon mot, le mot juste, pour continuer à écrire. Certaines fois, la recherche est facile, il avait le mot sur le bout de la langue. D’autres fois, c’est plus ardu, mais il y met le temps qu’il faut. De toute manière, le lecteur d’August Rieper préfère une nuit blanche à chercher dans les livres plutôt que d’être au lit sans dormir, avec cette phrase abandonnée parce qu’un mot lui a filé entre les doigts.
Et c’est ainsi que, soir après soir, il sort à nouveau les livres rangés par son épouse le matin même. Bien entendu, elle le fait en maugréant un peu, par habitude, mais elle sait bien qu’il y a des choses qui ne changeront jamais. Et puis, au fond, c’est comme un jeu entre eux. Elle range les livres, il range les outils qu’elle laisse épars dans l’atelier.
Et parfois, elle se souvient de lui. Lui qui aimait les livres et la douceur de sa peau. Lui qui l’embrassait en lui parlant littérature. Lui qui étalait les romans autour d’elle, dans le lit, pour ne se consacrer qu’à elle, comme si elle était le plus précieux de tous les volumes de sa bibliothèque.
Et parfois, elle se souvient de lui, de ce temps où elle était jeune et belle, de ce temps où elle séduisait les hommes. Je crois bien qu’elle a oublié la plupart d’entre eux. Mais je n’en suis pas certaine. Les liseuses ont beaucoup de mémoire, en général.
Et parfois, elle se souvient de la première fois avec lui, quand il lui disait qu’elle lui rappelait la belle Espagnole de ses 18 ans, qui avait le double de son âge. Et parfois, elle sourit en pensant à tout ce qu’on a pu lui raconter, lui confier.
Et parfois, la lectrice de Rol P. Lampitoc se demande ce qu’ils sont devenus, ceux qui ont troublé son regard ou l’ont fait danser. Ceux d’il y a vingt, trente ans.
Puis, ça lui passe et elle retourne à ses livres.
C’est en tournant les pages que l’image est revenue, celle de la petite librairie d’art avec un bac de livres d’occasion dehors. Elle était bien restée là plus d’une heure à les examiner un à un. Si bien qu’il avait été difficile de n’en choisir qu’un. Était-ce rue de Vaugirard ou ailleurs, dans une des rues avoisinantes ? Elle n’est plus tout à fait certaine : tout cela date de près de vingt ans.
Mais l’album sur le fauvisme est toujours aussi coloré. Et la lectrice de Marcial Plaza Ferrand tourne es pages avec le même plaisir que la première fois, le même regard amoureux pour les teintes. Le livre n’a pas vieilli.
Le livre était resté là, sur le siège du wagon. Oublié ? Terminé et laissé là pour un autre lecteur ? Comme il y avait encore quatorze stations avant d’arriver à destination, elle a décidé d’y jeter un œil.
Elle en a presque oublié de descendre à l’arrêt tant elle a été prise par l’écriture de ce romancier qu’elle ne connaissait pas.
Depuis, la lectrice d’Anne Olwin n’a fait que tourner les pages avec avidité. Tentant en même temps de savoir pourquoi ce livre était là alors qu’elle attendait depuis toujours de tels mots. Mais peu importe comment il est arrivé jusqu’à elle : il était là. Il l’attendait.
Y aura-t-il un jour où je regarderai ces toiles représentant des lecteurs et des lectrices sans être en mesure de les raconter ? Y aura-t-il un jour où elles se feront muettes ? Où je n’aurai plus de mots pour les dire ?
Oui, j’ai parfois cette crainte. Et je ne peux la taire, puisqu’elle revient ponctuellement. Pourtant, ma plume ne m’a pas encore trahie. Pourtant, des images surgissent toujours dans ma tête.
Pourtant, je suis toujours un personnage d’Anastasia Alexandrova, tantôt lectrice, tantôt celle qui écrit.
Mais le doute reste en moi. Et je n’y peux rien.
A force de croire dans l’imaginaire, celui-ci devient réel.[ Gary Victor ]
Elle y croit si fort. Elle croit si fort à une vie qu’elle ferait bien sienne et qui ressemble à celle de son personnage préféré. Une vie pourtant toute simple. Mais une vie qui se déroulerait ailleurs. Dans une autre ville, un autre pays. Pas une vie de roman. Non, ce n’est pas ça. Mais une vie qui lui conviendrait. Une vie où elle serait elle et non pas en attente, dans une vie qui n’est pas la sienne, ou qui lui ressemble si peu.
Mais la lectrice d’Albert Bertalan n’a pas encore le courage de tout quitter, de partir. Quelque chose qui ne dépend pas d’elle. Mais qui la retient.
Un jour, tout ce qu’elle imagine, tout ce à quoi elle rêve, deviendra sa réalité. D’autres sont partis avant elle. Un en particulier. Un qui lui écrit de là-bas. Un qui l’attend. Un qui y a cru et qui l’a fait. Un qui y croit pour elle.
L’imaginaire est là, saisissable. Elle le sait. Et à force d’y croire, elle entrera dans cette vie qui sera sa réalité, et non plus un rêve.
Il est encore tôt en ce dimanche où la plus grande est allée rejoindre la plus petite qui ne lit pas encore, mais qui aime tant quand sa sœur lit pour elle à haute voix les pages du grand livre de contes. Elle aime tant quand l’aînée y va de sons pour exprimer les bruits d’un train, d’un galop au loin ou d’une porte qui claque. Elle aime tant quand elle change de voix et d’accent pour les dialogues. Et elle pourrait rester là, des journées entières, à l’écouter.
Il n’y a rien de meilleur que les dimanches matins dans la vie des petites sœurs de John Michael Carter.
C’est chaque fois un choix difficile. Cette toile ou une autre ? Il y en a tant que je voudrais vous offrir! Et que je vous offrirai…
Peut-être inspirera-t-elle. Peut-être se taira-t-elle. Ça fait partie du jeu. La lectrice de Fernand Léger est à vous pour une semaine. Peut-être rebelle à ce qu’on raconte son histoire. Peut-être un livre ouvert.
Elle est à vous. À votre imagination. À vos mots.
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Fait avec amour (❤️) par WHC
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