

Est-il moins secret qu’elles pour que Vilhelm Hammershoi ait peint le lecteur de face alors que nous n’avons droit qu’aux lectrices de dos ou de profil?
Ou bien est-il de face parce que justement il est le seul lecteur?


Est-il moins secret qu’elles pour que Vilhelm Hammershoi ait peint le lecteur de face alors que nous n’avons droit qu’aux lectrices de dos ou de profil?
Ou bien est-il de face parce que justement il est le seul lecteur?
Il y a des matins où elle est si bien avec pour seuls compagnons un livre, une tasse de café et le soleil qui entre dans la pièce, qu’il lui faut faire un terrible effort pour se pousser hors du sofa et se préparer à partir. Pas tous les jours, il va sans dire. Mais c’est souvent en milieu de semaine que ça arrive. La lectrice de Gregg Chadwick, si elle était en mesure de le faire, lirait tous les mercredis et ne ferait que ça.
C’est peut-être pour contrer cette impossibilité que cette journée-là elle se lève toujours tôt. Pour se donner l’impression qu’une partie de sa journée n’a appartenu qu’à la lecture, alors qu’en fait il ne s’agit que de deux petites heures volées au sommeil.
Il y a dans cette toile d’Erin de Burca beaucoup de petites joies additionnées. Le livre, la musique, la position allongée, les pieds nus.
Mais il y a aussi une odeur. Une odeur qui ravit la lectrice un peu repliée afin de profiter de temps en temps de celle-ci. Une odeur qui fait plaisir et dont elle ne se lasse pas. Celle qui colle aux vêtements quand on les met à sécher à la machine. Celle de l’assouplisseur de tissus. Et chaque fois qu’elle enfile un pull encore chaud, tout droit sorti de la sécheuse, elle se remémore la scène. Quand sa mère lavait sa doudou et qu’elle la séchait, elle restait là devant la machine à surveiller. Il fallait bien. Parce que la couverture rapetissait à chaque séchage.
Toutes les mamans font ça : couper en douce la couverture que l’enfant refuse d’abandonner. Jusqu’à ce qu’il ne reste aucune trace. Mais l’odeur subsiste. Et c’est un bonheur que de la retrouver.
Il fait ce qu’on ne peut plus faire quand on grandit. Le petit lecteur de Charles James Adams a glissé ses jambes entre les barreaux pour être bien confortable. Et surtout pour que son livre soit appuyé contre ceux-ci et qu’il soit de cette façon beaucoup moins lourd.
Et ainsi, il pourra lire le plus longtemps possible sans fatigue provoquée par un livre à bout de bras. Les enfants savent contourner les obstacles avec bien plus d’imagination que les adultes. Une preuve de plus.
Quel extraordinaire moment que celui où le jour n’est pas encore levé et où il faut allumer pour lire. Quelles fabuleuses heures pour cette lectrice de la nuit qui lit dans le calme, allongée, en buvant son café. Il y a autour d’elle tout ce qu’elle aime, le piano, les tableaux et sûrement une bibliothèque qui déborde de livres, même si on ne voit pas cette dernière.
La lectrice d’Edward John Poynter est comblée. C’est, je crois, le bon adjectif.
Il les transporte d’un endroit à l’autre. Presque toujours dans des valises, en marchant le dos courbé sous le poids des mots. Ou à bicyclette. Il les transporte et il les dispose aileurs, les ouvre. Et il y en a partout.
Le lecteur de Meir Pichhadze collectionne les livres comme je collectionne les toiles représentant des lecteurs et des lectrices. Il empile les livres comme j’accumule les toiles. Il laisse ouverts certains comme je contemple certaines toiles longtemps avant qu’elles n’entrent dans mes pages. Il en laisse d’autres dans des valises. Mes valises sont des fichiers. Et parfois, à force de les regarder, il sculpte, alors que j’écris.
La nuit sert peut-être à lire un billet d’Armando, à écouter l’émission que me suggère quelqu’un d’autre, à regarder les toiles que m’a envoyées Caroline, à me réjouir du bonheur de ceux qui semblent si heureux sur les photos qu’ils m’envoient, à rêver de Gand où j’irai avec Jean-Marc et Cath, à sourire à cause de cet appel de Fabien et de Sophie pour me raconter leur mariage samedi.
La nuit sert peut-être juste à penser à tout ce qui s’est passé la veille et qui m’a rendue heureuse. Elle sert peut-être aussi à ranger tous ces moments dans le coffre aux trésors des souvenirs qu’est ma mémoire. Nul besoin d’un vrai coffre comme en possède un la lectrice de Claude Andrew Calthrop. C’est dans le cœur que se conservent les souvenirs.
Est-ce le silence de la nuit qui l’a éveillée ? Le besoin irrépressible d’ouvrir ce grand livre qui raconte les plantes ou les pays ? Le fait qu’elle se soit couchée si tôt qu’elle n’arrive plus à dormir ? Peu importe.
Ce que nous savons, c’est que la lampe à pétrole est allumée et qu’elle éclaire le grand livre. Ce que nous savons, c’est qu’il fait nuit, mais que pour la lectrice de Louis Dupuis, la journée est déjà commencée puisqu’elle est vêtue et les yeux bien ouverts. Ce qu’on sait aussi, c’est qu’elle est heureuse, qu’il y a sentiment de plénitude dans le fait de se retrouver ainsi la nuit, seule avec ce livre qu’elle semble tant aimer.
Ce que je sais aussi, c’est qu’il fait nuit, que je ne dors pas. Et que pour une fois, la raison est simple : je me suis couchée peu après 21 h, ce qui est bien trop tôt pour celle qui n’a pas besoin de beaucoup de sommeil.
C’est un rituel. Avant même de choisir un des nombreux magazines qui traînent sur la table du salon ou le livre commencé, il lui faut faire du thé. Elle ne peut lire sans sa théière à côté d’elle. Et si on lui demandait la raison de cette habitude et depuis combien de temps cette pratique est la sienne, elle serait bien embêtée. En effet, la lectrice de Robert Spencer n’est pas qu’une passionnée des mots, c’est aussi une dégustatrice de thé. Et ce, depuis aussi longtemps qu’elle se souvienne.
Si elle était née un siècle plus tard, je l’inviterais à aller voir les théières plus fabuleuses les unes que les autres et à lire les anecdotes concernant le thé sur Teapots teapots teapots. Je crois qu’elle aimerait et que tous ceux qui aiment le thé aimeront.
C’est le dernier jour des vacances de Pâques et ils sont là, sages, chacun des deux dans un livre. Peut-être sont-ils en train de digérer tout ce chocolat englouti depuis la veille comme s’ils n’en avait jamais vu autant ?
J’aime plutôt imaginer que les lecteurs peints par Antoine Vincent, quand ils ont réalisé que demain ils retournaient à l’école, se sont précipités sur les livres qu’ils voulaient lire durant ces quelques jours qui ont passé trop vite entre d’autres jeux, les amis, les visites. Et même que c’est devenu un besoin pressant. Qu’ils ne seraient satisfaient de leurs vacances que s’ils avaient lu. Et c’est ce qu’ils font, avec bonheur.
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