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En vos mots 1004

  

Quel trésor la jeune lectrice de l’illustratrice Sveta Dorosheva va-t-elle dénicher dans ce meuble où se côtoient des photos, des bibelots, des souvenirs de voyages et des livres? À vous de nous le dire, en vos mots, en puisant dans votre propre enfance si vous le souhaitez, ou en inventant une histoire qui surgira à partir de cette image.

Comme le veut l’habitude, aucun commentaire ne sera validé avant dimanche prochain. Vous avez donc amplement le temps de lire les textes déposés sur la scène livresque de dimanche dernier, de les commenter si vous le souhaitez et d’écrire quelques lignes. C’est avec plaisir que nous vous lirons.

D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous les envosmotistes et à celles et ceux qui les lisent.

2 réponses

  1. Petite, elle avait vu s’accumuler les objets dans la maison. Elle avait d’abord aimé ce joyeux désordre. Cette brocante permanente. Ces objets chinés à gauche et et à droite, ou ayant appartenu à ses grands-parents.
    Des statuettes, des petits vases, des gravures, des miroirs, des lampes anciennes, toutes sortes d’instruments et de petits ustensiles dont elle ne connaissait pas toujours l’utilité mais qui dégageaient un charme désuet, suranné.
    Puis elle avait éprouvé peu à peu l’impression d’étouffer dans cette habitation où on conservait tout. Les rames de papier achetées par dix, les stylos par cent. Les rouleaux de papier collant, les élastiques, les agrafes, les punaises et les cartouches d’encre. Les ribambelles de gadgets en tous genres. Les prospectus commençaient à joncher le sol, se mêlant aux papiers et cartons d’emballage, aux classeurs vides ou pleins.
    Car on classait, parfois. Un classement s’établissait, minutieusement écrit à la main, visant à gérer par exemple l’acquisition des torrents de bandes dessinées. Titres et années. Cela n’empêchait pas qu’on en trouve partout, jusque sous les fauteuils et sous les armoires.
    A l’adolescence, elle avait commencé à souffrir d’asthme. Et elle avait eu envie plus d’une fois de jeter tout par terre. De couvrir cet espace de sol encore davantage, ça ne venait plus à ça. Comme si le couvrir allait permettre de ne plus le voir. Mais pour en rajouter aussi. Parce qu’alors peut-être au moins, on allait voir au contraire, voir que quelque choses clochait. Ce fut pire. On en avait juste déduit que quelque chose clochait en effet. Mais chez elle!
    La vaisselle ébréchée, le courrier administratif périmé, les tubes presque vides, les vêtements élimés ou salis, les enveloppes froissées, tout s’entassait de plus belle. Quand on cherchait quelque chose, on ne le trouvait pas, alors on rachetait. Tout disparaissait dans un fouillis écoeurant et informe, auquel il fallait s’habituer, si on voulait survivre.
    On se procurait des pots d’épices en séries, des kyrielles de bonbons par boîtes d’un kilo, des panoplies de flacons, tout comme on ramenait compulsivement de constantes chasses au trésor des tableaux plus ou moins réussis, des masques africains, des collections de pipes ou de dés à coudre, des porcelaines chinoises. Des trouvailles grandioses, tout comme des petits riens.
    Et maintenant, il faut vider tout cela. Tout ce qu’a laissé le paternel en souffrance, puis en partance. Faire le tri de ce qui a un peu de valeur. Peu de choses en ont vraiment. Et beaucoup sont détériorées, cassées, souillées par le temps et les mauvais traitements. Délabrées comme l’ensemble de la maison qui, pourtant, tient encore debout  alors que tout y fout le camp. Le toit fuit, les tuyauteries sont bouchées, les murs se fissurent.
    Ça et là on trouve des photos aussi. On les range dans de grandes boîtes quand ce n’est pas déjà fait. On garde quelques objets usuels qui serviront, et qu’il ne faudra pas racheter cette fois. Car les ressources sont maigres.
    Parfois elle a envie de donner de grands coups de pied dans cet amas, qui n’a rien de l’ordre discipliné d’une fourmilière, et qui pour quelques émerveillements de gosse à l’aube de sa tourmentée jeunesse, lui a pourri la vie comme ce n’est pas imaginable. On appelle ça le syndrome de Diogène. Alors que Diogène vivait, dit-on dans un tonneau, ou une jarre, et dans le plus grand dénuement !
    Son amie lui dit que quand tout cela sera fini, elle pourra commencer une nouvelle vie. Mais parviendra-t-elle à s’extraire de tant d’années difficiles, juste en se sortant de cette maison et de cet intenable fatras qui suinte de tout son poids tous les non-dits familiaux et autant de traumas?

  2. Il ne me reste plus que quelques frustrants souvenirs. Les plus douloureux. Même si pour certains je ne sais même plus s’ils ont vraiment eu lieu comme ma mémoire me les raconte.

    Ce jour-là, pour m’amuser, j’avais caché sa poupée qu’elle chérissait comme sa seule amie. Ce n’était qu’une poupée de chiffon, avec des tresses presque défaites. Elle portait une robe verte usée, avec de grandes fleurs rouges et blanches. Et des chaussures d’un brun « caca ». Une poupée laide.

    D’abord elle a été énervée. Puis elle a fondu en larmes. Désespérée.

    J’avoue que je n’ai pas compris pourquoi elle s’était mise dans un tel état à cause d’une simple poupée. Pour moi, ce n’était qu’un jeu. Rien qu’un divertissement ordinaire d’une banalité d’enfant malheureux. Pour elle, cela a été une césure.
    Puis, les adultes nous ont esquissé un autre destin. Elle à été confiée aux soins des religieuses et moi , on m’a enfermé dans un asile pour enfants sans avenir. Plus jamais ensemble.

    J’avais rangé le souvenir de cette poupée et de son désespoir de petite fille dans un coin lointain de ma mémoire jusqu’au jour où, au hasard de mes bouquinades, j’ai croisé Kafka. Il se promenait dans les rues de Berlin lorsqu’il a rencontré une petite fille en larmes qui a perdu sa poupée. Pour la consoler, Kafka prétend que la poupée était partie en voyage découvrir la beauté du monde et qu’elle allait lui écrire une lettre. Pour lui donner de ses nouvelles.
    En rentrant chez lui, Kafka écrivit une première lettre, puis une deuxième, et ainsi de suite, chaque jour, jusqu’à ce que, dans une dernière lettre, il prétendit que la poupée avait rencontré le prince de ses rêves et qu’elle était heureuse.

    J’aimerais tant la regarder dans les yeux et l’enlacer tendrement, sécher ses larmes, lui murmurer que la poupée égarée de son enfance était celle de Kafka. Et lui dire que j’ai retrouvé la paix.

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