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En regardant les couleurs

geraldine_0149

Alors que tout est blanc dehors et qu’il vente, alors qu’on a envie de rester chez soi plutôt que d’enfiler des bottes et un capuchon, je me promène au pays des photos qu’on m’envoie. Et je me berce à cet automne que vous avez retenu en images pour me faire rêver des jours comme aujourd’hui. Et je rêve en regardant les couleurs de Géraldine. Un peu. Beaucoup.

La neige peut tomber

molino

Parfois, l’agitation de jours anciens lui manquent. Tout comme les conversations animées autour de la machine à café. Et même les coiffures extravagantes de sa collègue. Ou le temps qu’il passait à lire dans le métro. Alors que le lecteur de Juan Molino a tout son temps, dorénavant. Il n’a plus à le compter, à faire des horaires, à se minuter pour manger. Oui, il a tout son temps et parfois ça le désespère tout ce temps à lui. Mais pas ce matin. La neige peut tomber. Il peut même y avoir des rafales. Nul besoin de se précipiter. La neige peut tomber. Aujourd’hui, il est heureux d’avoir pris sa retraite.

comme des taches

g_buisson

des idées
comme des taches
insignifiantes du désir
d’être là
à posséder le papier
sur lequel elles s’inscrivent
comme nuances permanentes
d’états d’âme itinérants

(juillet 1982)

*toile de Ghislaine Buisson

Le lecteur désarticulé

barrish

Pantin à la vie désartIculée, vidé de lui, vidé de la sève qui le faisait écrire, le lecteur de Jerry Ross Barrish s’est peut-être arrêté pour toujours à l’automne de sa vie sur les phrases d’Octavio Paz (tirées de Liberté sur parole) qui ne parlent que de lui en même temps qu’ils racontent les jours du poète en mal de mots :

Je commence et recommence. Mais je n’avance pas. Chaque fois qu’elle atteint les lettres fatales, la plume recule : un interdit implacable me ferme le chemin. Hier, investi des pleins pouvoirs, j’écrivais sans peine, sur la première feuille disponible : un fragment de ciel, un mur (impavide devant le soleil et mes yeux), un pré, un autre corps. Tout me servait : l’écriture du vent, celle des oiseaux, l’eau, la pierre. Adolescence, terre labourée par une idée fixe, corps tatoué d’images, cicatrices resplendissantes. L’automne menait paître de grands fleuves, accumulait des splendeurs sur les sommets, sculptait des plénitudes dans la vallée de Mexico, phrases immortelles gravées par la lumière dans les roches pures de l’étonnement.

Aujourd’hui, je lutte seul avec une parole. Celle qui m’appartient, celle à laquelle j’appartiens : pile ou face, aigle ou soleil?

Les lunettes d’Édouard

keghel

Déjà que le lecteur de Jules de Keghel que nous nommerons Édouard ne comprend pas toujours ce qu’il lit, s’il faut en plus qu’il ait les lunettes sales, son cas ne va vraiment pas s’arranger. Mais vraiment pas.

Pourtant, Édouard ne remarque pas toujours que ses lunettes sont sales. C’est quand Martha passe derrière lui et les lui retire du nez qu’il constate les dégâts. Il faut avouer que les remarques désobligeantes de sa femme aident à ce qu’il sorte son mouchoir pour bien frotter ses verres. Je savais pas que les mouches font de si grosses chiures; La lumière t’aveugle pas?; Je savais pas que tu avais des verres teintés; Tu as mis celles qui étaient à la cave?

Et aussi, ajoutons-le, il les frotte aussi quand il se rend compte qu’il est en train de lire lièvre au lieu de lèvre, chaîne au lieu de chaire, ennui au lieu d’envie, et surtout quand il voit noir au lieu de voir.

Chaud comme il fait chaud en juillet

29 juillet 1

Il faisait chaud aussi ce jour de juillet alors que je marchais en regardant les fleurs. Chaud comme il fait chaud en juillet seulement. Et quand la vie n’est que couleurs et odeurs.

Il faisait chaud

18 aout 1

Il fait si froid ce matin que le givre s’est collé aux vitres des voitures. Si froid – moins cinq degrés – que je suis retournée dans les photos de l’été pour me réchauffer un peu. Il faisait chaud ce 18 août sur Montréal, quand Armando a pris la photo. Et déjà j’ai moins froid.

Le voyage au pays des phrases

hubbard

A-t-elle déjà en elle cette soif d’écrire qui nous vient parfois dès l’enfance et qui ne nous quitte plus? A-t-elle déjà cette passion des mots qui finiront par l’isoler parce qu’il en est toujours ainsi quand écrire dans les marges des cahiers d’écolier est vital et que l’on s’exclut soi-même avant que les autres ne le fassent? Sent-elle déjà en elle le bonheur trouble de voyager au pays des phrases ou si la petite écrivaine de Mary Wilson Hubbard ne sait rien encore de tout cela?

un long fil décousu

m_mann

ma vie est le long fil décousu
d’un rêve
que je ne cesse de prolonger
avec l’espoir inaltéré
de sa réalisation possible
il me manque
l’absolue raison de poursuivre
cet itinéraire
barbare et inutile
il me manque un visage
pour permettre l’inscription insensée
de mon existence
dans le parcours chagrin
de mes yeux tendresse
il me manque des mots pour situer
l’absence de métamorphose
dans l’histoire quelque peu assoupie
de mes instants épars

je ne suis qu’un pauvre instant
dans un quotidien soupir

(mai 1982)

* toile de Maurice Mann

C’est toujours

reeves

C’est toujours un moment un peu magique quand la lectrice de Jeni Reeves sort de la pile des livres qui attendent leur heure celui-là et pas un autre. Celui dont elle lit le résumé pour savoir ce qui l’avait d’abord attirée. C’est toujours un moment précieux quand elle se rend compte que le livre est tentant comme le jour où elle l’a trouvé sur une étagère dans une librairie d’occasion alors qu’elle ne cherchait rien. C’est toujours un moment doux celui où elle s’attarde au quatrième de couverture avec espoir.