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Suis-je autre chose que mots?

mas

Suis-je autre chose que mots, ceux que je lis, ceux que je glane ici et là, ceux que je transcris, ceux que je relis, ceux que je pose sur des feuilles et ceux qui ne franchissent pas mes lèvres? Suis-je autre chose que mots dans le jour qui se lève alors que tout me pousse à écrire et à ouvrir les livres posés là, tout à côté du bol de café? Suis-je autre que la lectrice de l’aquarelliste Joan M. Mas dont les mots volent jusqu’à moi alors que le rose du soleil devient de plus en plus jaune?

Plus la nuit se fait silence

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Plus la nuit se fait silence, plus le jour entre dans la nuit, plus les mots d’Eugénio de Andrade que lit le lecteur peint par Henry Moore font sens. Plus ils éclairent ses doutes. Plus ils s’insinuent en lui en créant des certitudes. Plus la nuit n’est plus nuit, mais jour.

Du fond du corps

Il ne dormait pas, il passait des heures aux aguets, finissant par distinguer dans l’enchevêtrement des sons les rumeurs les plus infimes, l’araignée tissant sa toile ou, encore moins perceptible, la lumière ouvrant son chemin à la force du poignet dans le velours épais des rideaux. Le silence venait tard, une fois disparu l’écho des derniers pas. C’est alors seulement que la netteté gagnait ces coups venus du fond de son corps. Ils avaient toujours été là, mais ce n’est que dans ces moments-là qu’ils surgissaient purifiés de tout autre bruit, chacun avec son profil de poignard. Jusqu’à quand allaient-ils durer? Car une heure viendrait, aucun doute là-dessus, où le désert de la nuit et le silence du corps formeraient une seule substance, inséparable à jamais de la fièvre de la rosée, quand matinale elle monte les dernières marches.

(in Versants du regard)

À moi aussi…

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Combien de fois par semaine la lectrice de Milos Manetas s’endort-elle ainsi, toute habillée, livre à la main, alors qu’elle se promettait des pages et des pages de bonheur? Combien de fois se laisse-t-elle gagner par un sommeil profond dont elle s’éveillera au cœur de la nuit? Oserai-je dire presque toutes les nuits et dire ainsi ce qui m’arrive à moi aussi?

Le recueil 1

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Est-ce le hasard qui lui a fait choisir ce livre plutôt qu’un autre? Est-ce le titre? Ou bien l’intuition? La curiosité? Le poème lu pour lequel elle a eu le coup de foudre? La lectrice peinte par André Derain n’est pas en mesure de dire laquelle de ces raisons a guidé son choix, ni pourquoi elle est partie avec Épeler le jour de Rosa Alice Branco sous le bras. Elle sait seulement que pendant quelques jours, juste avant minuit, elle lira un des textes et qu’elle laissera le recueil ouvert ici. Pour que les mots touchent autre qu’elle.

Je regarde par la fenêtre et ne vois pas la mer.
Les mouettes volent ça et là et l’herbe sèche sur l’étendoir.
Le lendemain très tôt, la mer n’est pas encore arrivée. Sont arrivés le pain, le feu et le journal. La salive avec laquelle je vais te dire bonjour.
Les mots sont les premiers à venir. Ce qui en reste adoucit le papier. Du pain chaud, le sommeil d’hier et les rêves d’aujourd’hui. Le jour se préapre, les pas du va-et-vient. J’approche de plus en plus. Tu me regardes comme si tu savais ce que plus tard je dois savoir.

Le seul rêve qu’elle rêve

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Toujours ensemble, ta main toujours assez proche pour être prise; comme j’ai besoin de ta présence, comme je suis abandonnée sans elle, depuis que je te connais! ta présence est, crois-moi, le seul rêve que je rêve, il n’en est pas d’autre! [ Kafka, Franz ]

Elle savait bien qu’elle avait copié cette phrase un jour. Il y a très longtemps. Immensément longtemps. Les yeux rêveurs. En se disant qu’elle ne serait jamais en mesure de dire ces mots à quiconque, parce que personne ne prendrait jamais sa main.

Mais elle n’avait jamais oublié la phrase. Elle ne l’avait qu’un peu déformée.

Et maintenant que la main existe, la lectrice d’Anne Bernhardi ne voulait qu’une chose : retouver les mots. Bien disposés. Intacts. Justes. Et les transcrire de sa main pour les glisser dans la main de celui qui serre désormais la sienne.

Il le faudra?

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Un jour, avant que j’aie l’âge de la lectrice d’Arnaldo Scaccaglia, il faudra bien que j’arrête de croire que j’écris autre chose que des anecdotes, que je sais prendre des photos et que je connais quelque chose à la musique ou à la peinture.

Il le faudra? Et pourquoi ne pourrais-je pas me bercer d’illusions pendant des années encore? Pourquoi? Pour le moment, je n’en aucune envie de cesser de rêver.

Anecdotes de libraire 9

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On dira ce qu’on voudra. Un lecteur du samedi n’est pas un lecteur de semaine. Il fait son arrêt à la librairie hebdomadairement. À la fin de l’avant-midi s’il est lève-tôt, mais bien plus souvent l’après-midi, quand il aura épluché les critiques des journaux. Il arrivera avec l’article soigneusement découpé. Il ira de rayon en rayon pour trouver le titre lui-même. Mais ce qui le différencie du lecteur de semaine, c’est qu’il a le temps. Ou qu’il le prend. De flâner, de se laisser guider par le hasard d’un titre, de discuter. Jamais, me semble-t-il, n’ai-je vu des gens qui ne se connaissaient pas discuter bouquins entre eux parce qu’ils auront capté des bribes de conversation.

J’aimais les samedis à la librairie. J’aimais la clientèle particulière du samedi. J’aimais regarder ceux qui s’attardaient. Comme dans les toiles de Gerard Boersma.

Il contemple le lac

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Il contemple le lac. Peut-être est-ce sa première fois.

Or, les premières fois de toutes laissent toujours des traces. Un premier baiser. Une ville qui s’étale sous nos yeux pour la première fois. Le premier sourire de l’amour. La première fois qu’on voit la mer.

Il contemple le lac. Sous le regard de Denise, attendrie.

Le livre qui raconte les pays

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Elle s’est éveillée au beau milieu de la nuit. Peut-être parce que les fenêtres grandes ouvertes de la veille n’avaient pas été fermées et que l’air frais s’était glissé entre les draps. Elle s’est éveillée et elle a cherché ce livre qui la fait tant rêver. Ce livre qu’elle sort parfois et qui raconte tous ces pays où elle voudrait aller. Ce live qu’elle aime visiter sans savoir où il va la mener. Et le hasard aura peut-être emporté la lectrice de Boris Karafelov dans un pays de couleurs et de lumière où on souhaiterait pour elle qu’elle se réveille dans quelques heures.

Les larmes du bonheur

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Tandis qu’elle va de la fenêtre au lit, emportant avec elle un livre qui lui vient de lui, elle pense au bonheur. Au bonheur qu’il lui donne. Au bonheur qu’elle espère être en mesure de lui donner. Parce qu’elle a beaucoup lu. Trop?

Dans tous ces livres, dans toutes les histoires revient ce bonheur qui vient de l’autre. Ce bonheur qu’on a à être heureux avec l’autre. Ce bonheur qu’on voudrait être pour l’autre. Ou même, cette affirmation qu’un jour, nous sommes en mesure de faire le bonheur de quelqu’un.

Et pour la première fois, la lectrice de Jean Puy croit à tout ce qu’elle a lu sur le bonheur. À un point tel que son cœur se remplit d’un tel bonheur à cette perspective que ses larmes jaillissent et coulent sur les pages du livre.

Le bonheur, l’immense bonheur, l’assurance du bonheur, font parfois de ces choses qui, de l’extérieur, peuvent donner une autre image. Les larmes ne sont pas que tristesse. Les larmes sont bonheur. Elles lavent les plaies, les doutes et les peurs d’autres époques. Elles éclairent le regard et le rendent plus brillant. Les larmes font d’elle une vivante au pays du bonheur.