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Un dimanche avec Jonathan Swift 1

Parce que c’est aujourd’hui la fête des Irlandais, la lectrice peinte par Ada de Lannay porte du vert et a convié tous les lecteurs de ce dimanche à en faire autant.

Et parce que c’est la saint Patrick, elle a choisi de mettre à l’honneur l’auteur irlandais Jonathan Swift. C,est donc en compagnie de citations de celui-ci que nous passerons la journée, en commençant par celle-ci :

Les lois sont semblables aux toiles d’araignées, qui attrapent les petites mouches, mais laissent passer guêpes et frelons.

Ailleurs ici 1

Aux nœuds défaits de mes draps
surprise cruelle
cette douceur inéluctable

par touches successives
en théories désolées
des espoirs se jettent aux fenêtres

mobilité de la lumière
tendresse verticale
personne n’y peut rien

Élisabeth Vonarburg, Ailleurs ici

*choix de la lectrice de C. Monestier

Le piano désaccordé

Avec Le piano désaccordé, Christine Devars signe plus qu’un roman, elle signe une ode à la vie.

Inspiré par sa propre vie et par la maladie de sa mère, le premier roman de Christine Devars, documentaliste à Radio France, nous fait voir à quel point la vie est précieuse et la maladie si vite arrivée, anéantissant tellement de rêves sur son passage.

Élodie a 20 ans quand elle s’aperçoit que quelque chose ne tourne pas rond et que sa mère, pianiste et concertiste internationale, n’est plus tout à fait elle-même. La médecine tranchera : maladie d’Alzheimer. Même si sa mère n’a pas 50 ans.

Rapidement nous trouvons-nous plongés dans une vie qui aurait pu être dramatique et triste si Élodie comme sa mère s’étaient laissées abattre par le verdict. Mais tel n’est pas le cas. Et tant pis si la vie ne sera plus la même désormais. Il suffit de s’organiser. Et c’est ce à quoi s’applique Élodie, qui embauche une Cap-verdienne sans papiers et sans diplôme pour s’occuper de sa mère après avoir utilisé le créneau habituel beaucoup trop rigide pour une femme aussi fantaisiste que sa mère, une femme qui n’en a toujours fait qu’à sa tête, de plus.

Mais l’Alzheimer fait peur. Le vide se fait. Même les voisins changent de trottoir pour éviter de croiser le regard de celle qui a pourtant plus de moments de lucidité que de pertes de mémoire. Mais la maladie est là. Une maladie qu’Élodie n’a pas peur de nommer, une maladie dont sa mère a conscience, une maladie avec laquelle il faudra composer. Une maladie qu’elles vont prendre à bras-le-corps. Une maladie dont elles vont tirer le meilleur. Une maladie qui va leur donner à toutes deux un souffle nouveau. Elles savent que ce n’est pas l’Alzheimer qui tue.

Élodie sait ce qui l’attend comme ce qui attend sa mère. Elle choisit de profiter de chacune des minutes où sa mère a encore sa tête. Chaque jour devient une fête, même s’il faut pour cela dilapider ce que la pianiste a mis de côté toutes ces années. À quoi bon si elle ne peut pas en profiter là, maintenant, tout de suite?

Élodie n’a pas peur. Elle voit pourtant que les choses se dégradent, que les moments où sa mère n’est pas confuse se font plus rares. Il est temps de lui faire un dernier cadeau, de lui organiser un dernier récital, lequel donnera lieu à de grandes émotions, autant pour les personnages que pour le lecteur.

Le piano désaccordé est un livre qui jette par terre les idées préconçues et qui redonne aux êtres humains le mot humanité. Un mot dont nous avons tous besoin quand il est question de maladie, et de l’Alzheimer en particulier.

Titre pour le Défi Premier Roman

et pour le Challenge Des notes et des mots challenge-des-notes-et-des-mots-4.jpg

Franchir l’horizon

Et parce que la semaine a été dure, émotivement et physiquement, ouvrir un recueil de poèmes, m’y perdre, m’imprégner de ses mots et m’envoler loin, très loin, au delà du paysage et des rives si souvent inabordables.

Et oublier.

Ne retenir que quelques vers et franchir l’horizon où se profile un restant de rêve peut-être encore accessible.

*toile signée Heather Horton

Trouverez-vous les vôtres?

Trouvera-t-elle les mots pour faire vivre la toile de dimanche dernier? Trouverez-vous les vôtres? Suite demain, même heure, au pays de Lali.

*toile de Johann Meyer von Bremen

À la nuit montante 7

Ce bleu dont tu as rêvé

Ce bleu dont tu as rêvé
ne désignait peut-être
que l’extrême pointe d’un pays
d’où l’on ne revient pas.
Rien de très certain,
mais dont la vérité
importe autant
que le passage d’un oiseau sur la glace.

Ce bleu, sais-tu
s’il se nomme ainsi?
s’il se regarde comme il convient
avec cette émotion
dont se chargent les visages
les plus essentiels?

Max Alhau, À la nuit montante

*choix de la lectrice de Ricardo Cejudo Nogales

Une voix qui porte et qui touche

La comédienne, slammeuse, peintre et poète Natasha Kanapé Fontaine, Innue de Pensamit, 21 ans, possède une telle maturité d’écriture qu’on a peine à croire qu’elle est si jeune.

Mais la jeune femme porte sur elle le poids des siens, de leur histoire et de la sienne, ce qui confère à N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures une force et une énergie peu commune.

Les visions anciennes
mêlent à nos doigts lacés
les baisers du soir

aliénés

affirme-t-elle, émue, touchée, grave, tandis que surgissent d’autres mots, où se mêlent espoir et nostalgie :

J’attends la brûlure du nerf
achever mon éveil
mon manteau

les feux de l’aube
viendront
briser les vents de ton hiver

Ses racines innues sont là, fortes, imprégnant chacun des mots, leur course effrénée, dans les images qui se créent et se tissent sous nos yeux, alors que nous lisons tout haut ses mots qui deviennent facilement nôtres tant ils sont universels :

Première lueur
je ne sais pas
où je m’en vais
le soleil se tient droit
sur la mer

les iris
brûlés de lumière
je m’enivre
d’insouciance.

Ou plus près de soi quand ils expriment l’indicible :

Trop longtemps
j’ai porté mon canot
en des forêts citadines
mon pays m’appelle
mon pays me revient
j’achève mon exil
pour un retour
tremblant.

Une voix est née, a jailli. Forte, puissante, pour qu’un peuple ne tombe pas dans l’oubli, pour qu’une femme se fasse porte-parole de ceux, trop nombreux, qui se taisent, en cherchant sa propre voix. Une voix, un cri, qui ne veut plus s’éteindre.

Natasha Kanapé Fontaine n’est pas une étoile filante. Elle éclaire la poésie innue et la poésie tout court d’une lumière qui lui est propre.

Texte publié dans

Ce que mots vous inspirent 882

Ce ne sont pas les grands événements qui déterminent la marche du monde, mais les petits accidents de parcours. (B. Traven)

*toile de Jean Commère

À la nuit montante 6

Les routes, les chemins, les sentiers,
nous nous en détournons
pour gagner d’autres espaces
libres de toute attache.

Quand le jour pèse sur les herbes
et que le souffle s’effiloche,
il nous reste à inventer
d’autres issues, d’autres passages
pour croire encore à l’inespéré.

Max Alhau, À la nuit montante

*choix de la lectrice d’Eduard Abzhinov

Les aimants

Ava n’était peut-être pas exceptionnelle, mais elle le fut pour le narrateur du roman de Jean-Marc Parisis, Les aimants. Et elle le demeurera pour une raison fort simple : elle était la femme de sa vie.

De leur rencontre à l’université au décès d’Ava, c’est un quart de siècle qui est ici relaté avec beaucoup de tendresse et de pudeur. Parce que tout ne tenait toujours qu’à un fil avec Ava. Parce que rien n’était jamais certain. Que faire autrement ne l’était pas plus. Depuis ce premier jour où la vie les avait choisis, désignés l’un à l’autre et fait d’eux des êtres jamais vraiment unis au sens premier du terme, mais pourtant indissociables l’un de l’autre, attirés l’un vers l’autre comme le sont des aimants.

En une centaine de pages, Jean-Marc Parisis nous raconte le Paris des années 80, celui des dix premières années de complicité entre Ava et lui, ces lieux où ils se retrouvaient, les salles de cinéma et les cafés qu’ils fréquentaient, les poètes qu’ils aimaient. Sans chercher à expliquer le pourquoi du comment. Ava était Ava. Ce qui les a unis ne périra jamais. Toute sa vie, désormais, sera amputée du meilleur de lui-même.

Le résultat est un livre émouvant et sensible. Un livre dont l’atmosphère, je crois, aurait plu à François Truffaut qui aurait sûrement conservé nombre de phrases s’il en avait fait un film.

Est-ce parce qu’il me semble avoir croisé une Ava il y a bien des années que j’ai été si touchée par Les aimants? C’est possible, mais je ne peux l’affirmer. À moins que je n’aie rêvé d’en être une pour quelqu’un?