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Un appel à l’essentiel 10

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C’est l’artiste peinte par Sidney Edward Dickinson – à qui un jour un jury aurait remis un deuxième prix dans un concours, alors que sa toile était exposée à l’envers – qui a parcouru ce soir longuement Le livre de l’ignorance d’Antonio Ramos Rosa. Hésitant entre l’un et l’autre poème avant de faire son choix, que voici :

Ce qui surprend davantage est l’atonie
quand elle porte en elle-même les filons de la joie
et le vide qui est un centre de la parole
et la précède Alors ce qu’il y a à dire
est la joie d’un néant qui libère l’instant
et tout est encore virtuel dans la liberté du feu
Peut-être tout se perd-il ou un signe surgit-il
vide de sens et dressé de vertiges
pour que le rythme même de la parole
laisse entrevoir l’insignifiant
le mot qui n’a pas encore rêvé

Sous les arbres 24

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J’étais un arbre en fleur où chantait ma Jeunesse,
Jeunesse, oiseau charmant, mais trop vite envolé,
Et même, avant de fuir du bel arbre effeuillé,
Il avait tant chanté qu’il se plaignait sans cesse.

Mais sa plainte était douce, et telle en sa tristesse
Qu’à défaut de témoins et de groupe assemblé,
Le buisson attentif avec l’écho troublé
Et le cœur du vieux chêne en pleuraient de tendresse.

Tout se tait, tout est mort! L’arbre, veuf de chansons,
Étend ses rameaux nus sous les mornes saisons;
Quelque craquement sourd s’entend par intervalle;

Debout il se dévore, il se ride, il attend,
Jusqu’à l’heure où viendra la Corneille fatale
Pour le suprême hiver chanter le dernier chant.

(Sainte-Beuve)

*toile de Franz Becker-Tempelburg

Sous les arbres 23

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Excuse

Aux arbres il faut un ciel clair,
L’espace, le soleil et l’air,
L’eau dont leur feuillage se mouille.
Il faut le calme en la forêt,
La nuit, le vent tiède et discret
Au rossignol, pour qu’il gazouille.

Il te faut, dans les soirs joyeux,
Le triomphe; il te faut des yeux
Éblouis de ta beauté fière.
Au chercheur d’idéal il faut
Des âmes lui faisant là-haut
Une sympathique atmosphère.

Mais quand mauvaise est la saison,
L’arbre perd fleurs et frondaison.
Son bois seul reste, noir et grêle.
Et sur cet arbre dépouillé,
L’oiseau, grelottant et mouillé,
Reste muet, tête sous l’aile.

Ainsi ta splendeur, sur le fond
Que les envieuses te font,
Perd son nonchaloir et sa grâce.
Chez les nuls, qui ne voient qu’hier,
Le poète, interdit et fier,
Rêvant l’art de demain, s’efface.

Arbres, oiseaux, femmes, rêveurs
Perdent dans les milieux railleurs
Feuillage, chant, beauté, puissance.
Dans la cohue où tu te plais,
Regarde-moi, regarde-les,
Et tu comprendras mon silence.

(Charles Cros)

*toile de Jean-Daniel Bouvard

Sous les arbres 22

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Le poète s’en va dans les champs

Le poète s’en va dans les champs; il admire,
Il adore ; il écoute en lui-même une lyre;
Et le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs,
Celles qui des rubis font pâlir les couleurs,
Celles qui des paons même éclipseraient les queues,
Les petites fleurs d’or, les petites fleurs bleues,
Prennent, pour l’accueillir agitant leurs bouquets,
De petits airs penchés ou de grands airs coquets,
Et, familièrement, car cela sied aux belles :
-Tiens! c’est notre amoureux qui passe! disent-elles.
Et, pleins de jour et d’ombre et de confuses voix,
Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois,
Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables,
Les saules tout ridés, les chênes vénérables,
L’orme au branchage noir, de mousse appesanti,
Comme les ulémas quand paraît le muphti,
Lui font de grands saluts et courbent jusqu’à terre
Leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre,
Contemplent de son front la sereine lueur,
Et murmurent tout bas : C’est lui! c’est le rêveur!

(Victor Hugo)

*toile de John James Chalon

Sous les arbres 21

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Il fera longtemps clair ce soir

Il fera longtemps clair ce soir, les jours allongent,
La rumeur du jour vif se disperse et s’enfuit,
Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit,
Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent…

Les marronniers, sur l’air plein d’or et de lourdeur,
Répandent leurs parfums et semblent les étendre;
On n’ose pas marcher ni remuer l’air tendre
De peur de déranger le sommeil des odeurs.

De lointains roulements arrivent de la ville…
La poussière, qu’un peu de brise soulevait,
Quittant l’arbre mouvant et las qu’elle revêt,
Redescend doucement sur les chemins tranquilles.

Nous avons tous les jours l’habitude de voir
Cette route si simple et si souvent suivie,
Et pourtant quelque chose est changé dans la vie,
Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir…

(Anna de Noailles)

*toile de Norma Dominguez

Sous les arbres 20

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La feuille

De ta tige détachée,
Pauvre feuille desséchée,
Où vas-tu? – Je n’en sais rien.
L’orage a brisé le chêne
Qui seul était mon soutien.
De son inconstante haleine
Le zéphyr ou l’aquilon
Depuis ce jour me promène
De la forêt à la plaine,
De la montagne au vallon.
Je vais ou le vent me mène,
Sans me plaindre ou m’effrayer :
Je vais où va toute chose,
Où va la feuille de rose
Et la feuille de laurier.

(Antoine Vincent Arnault)

*toile d’Albert Edelfelt

Sous les arbres 19

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Pour l’arbre

À Aimé Césaire et Michel Leiris

Si je n’étais né homme, moi aussi
Mon destin eût été celui de l’arbre :
L’arbre au soleil comme sous la pluie
Reste réconcilié avec ses racines
Et ses feuilles. Il connaît
En même temps la nuit et la lumière
Sans mourir de sa connaissance.
Sa dialectique le pousse avec force
Vers lui-même et sa haute vérité :
Et lui laisse partager mille balcons
Avec le soleil, le vent et la rosée.
Il a la même joie pour écouter
Le rossignol ou l’oiseau qui porte
À peine un cri dans son gosier.
La course des nuages apaise
Sa nostalgie des grandes traversées
Et par les oiseaux migrateurs
Son service postal est bien assuré.
L’arbre sait que le héros de la vie
N’est pas seulement l’homme
Qui attaque à l’aube une caserne
Ou qui sait tendre une embuscade
Selon toutes les règles de la guérilla
Ou qui peut en un jour
Couper mille arrobes de canne.
L’arbre est un savant jour et nuit
Absorbé par mille métamorphoses
Tout en étant mille poètes à la fois
Malgré le bûcheron, la foudre et la sécheresse
L’arbre n’est jamais un loup pour l’arbre.
Il y a peut-être un arbre en vie dans mes os
Et Nelly et la pluie sont seules à le savoir!

(René Depestre)

*toile de David N. Goldberg

Sous les arbres 18

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Le pin des Landes

On ne voit en passant par les Landes désertes,
Vrai Sahara français, poudré de sable blanc,
Surgir de l’herbe sèche et des flaques d’eaux vertes
D’autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc,

Car, pour lui dérober ses larmes de résine,
L’homme, avare bourreau de la création,
Qui ne vit qu’aux dépens de ceux qu’il assassine,
Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon!

Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,
Le pin verse son baume et sa sève qui bout,
Et se tient toujours droit sur le bord de la route,
Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.

Le poète est ainsi dans les Landes du monde;
Lorsqu’il est sans blessure, il garde son trésor.
Il faut qu’il ait au cœur une entaille profonde
Pour épancher ses vers, divines larmes d’or!

(Théophile Gautier)

*toile de Walter Groniger

Sous les arbres 17

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Les vieux chênes

L’hiver, les chênes lourds et vieux, les chênes tors,
Geignant sous la tempête et projetant leurs branches
Comme de grands bras qui veulent fuir leur corps,
Mais que tragiquement la chair retient aux hanches,

Semblent de maux obscurs les mornes recéleurs;
Car l’âme des pays du Nord, sombre et sauvage,
Habite et clame en eux ses nocturnes douleurs
Et tord ses désespoirs d’automne en leur branchage.

Oh ! leurs plaintes et leurs plaintes, durant la nuit
D’abord, lointainement, douces et miaulantes,
Comme ayant joie et peur de troubler, de leur bruit,
Le sommeil ténébreux des campagnes dolentes,

Puis le désir soudain où la terreur se joint
Quand la tempête est là, hennissante et prochaine,
Puis le râlement brusque et terrible, si loin
Que les bêtes des grand’routes hurlent de haine

Ou se couchent, là-bas, dans les sillons, de peur,
Puis un apaisement sinistre et despotique,
– Une attente de glaive et d’ombre et de fureur, –
Et tout à coup la rage énorme et frénétique,

Tout l’infini qui grince et se brise et se tord
Et se déchire et vole en lambeaux de colère,
A travers la campagne, et beugle au loin la mort
De l’un à l’autre point de l’espace solaire.

Oh! les chênes! Oh! les mornes suppliciés!
Et leurs pousses et leurs branches que l’on arrache
Et que l’on broie! Et leurs vieux bras exfoliés
A coups de foudre, à coups de bise, à coups de hache!

Ils sont crevés, solitaires; leur front durci
Est labouré; leur vieille écorce d’or est sombre
Et leur sève se plaint plus tristement que si
Le dernier cri du monde avait traversé l’ombre.

L’hiver, les chênes lourds et vieux, les chênes tors,
Geignant sous la tempête et projetant leurs branches
Comme de grands bras qui voudraient fuir un corps,
Mais que tragiquement la chair retient aux hanches,

Semblent de maux obscurs les mornes recéleurs,
Car l’âme des pays du Nord, sombre et sauvage,
Habite et clame en eux ses nocturnes douleurs
Et tord ses désespoirs d’automne en leur branchage
.

(Émile Verhaeren)

*toile de Laurent Havas

Sous les arbres 16

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La branche d’alisier chantant

Je l’ai tout à fait désapprise
La berceuse au rythme flottant,
Qu’effeuille, par les soirs de brise,
La branche d’alisier chantant.

Du rameau qu’un souffle balance,
La miraculeuse chanson,
Au souvenir de mon enfance,
A communiqué son frisson.

La musique de l’air, sans rime,
Glisse en mon rêve, et, bien souvent,
Je cherche à noter ce qu’exprime
Le chant de la feuille et du vent.

J’attends que la brise reprenne
La note où tremble un doux passé,
Pour que mon cœur, malgré sa peine,
Un jour, une heure en soit bercé.

Nul écho ne me la renvoie,
La berceuse de l’autre jour,
Ni les collines de la joie,
Ni les collines de l’amour.

La branche éolienne est morte;
Et les rythmes mystérieux
Que le vent soupire à ma porte,
Gonflent le cœur, mouillent les yeux.

Le poète en mélancolie
Pleure de n’être plus enfant,
Pour ouïr ta chanson jolie,
Ô branche d’alisier chantant!

(Nérée Beauchemin)

*toile de Frank Townhouse Hutchings