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Dans trente ou quarante ans…

samuelscarr

Et dans trente ans, serai-je cette femme qui relit les lettres d’autrefois? Et dans quarante ans, aurai-je conservé, comme l’a peut-être fait la lectrice de Samuel S. Carr, les lettres qui jour après jour me nourrissent et me donnent à rêver aujourd’hui? Et si oui, aurai-je le cœur de les relire et de me rappeler celle que je suis maintenant?

J’ai dans le garde-robe de la chambre d’amis que je compte transformer en salle de lecture pouvant servir à qui restera dormir des boîtes remplies de lettres. Rarement ai-je la curiosité d’y jeter un œil. Et pourtant, je ne les détruis pas. Comme si le faire allait effacer le fait qu’elles aient, dans la plupart des cas, traversé l’océan pendant près de vingt ans. Et pourtant ce ne sont pas tant les objets, lettres, bijoux, bibelots, qui constituent le souvenir mais bien le fait qu’ils aient existé, qu’ils soient passé dans nos mains pour une période plus ou moins longue.

Un jour, peut-être, ferai-je le tri dans toutes ces lettres pour n’en retenir que quelques-unes que je rangerai dans une seule et unique boîte. Un jour, peut-être, relirai-je ces lettres qui chaque jour arrivent et que je range comme des biens précieux.

Le riz espagnol familial

rizespagnol

Il n’a peut-être d’espagnol que le nom. Car je n’ai aucune idée si un mélange de riz, de bœuf haché, de tomates, de poivrons et de céleri est vraiment espagnol. Mais de tout temps, ce plat familial n’a porté que ce nom et je n’ai aucune idée de sa provenance. Je sais juste le bonheur qu’il m’inspire. Je sais juste le plaisir sur la langue. Je sais juste que j’ai grandi avec ce plat et qu’il fait partie de moi au même titre que bien des détails qui me viennent de mon enfance.

Je sais aussi que si maman veut me faire plaisir, elle n’a qu’à me faire un grand chaudron pour moi toute seule, comme elle l’a fait la semaine dernière.Et que chaque bouchée à mes lèvres vaut les plats des plus grands chefs.

Une lectrice très ordonnée

dangibson

Quel ordre chez la lectrice du peintre naïf Dan Gibson. On se croirait presque dans une bibliothèque publique.

Or, je suis toujours surprise de voir les livres bien rangés chez soi. Ça m’apparaît tellement irréel. Il me semble que les livres, c’est fait bien sûr pour être sur les rayons, mais aussi sur les tables, par terre. Vivants, prêts à être palpés, parcourus. C’est peut-être pourquoi malgré ma bonne volonté je n’arrive pas à cet ordre que semble avoir cette lectrice. Il y a quelque chose de trop froid dans ce décor malgré a présence des livres. Quelque chose qu’on ne peut déranger. Et j’aime justement le contraire: qu’on puisse déranger.

Une lectrice de bronze et son livre

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Figée dan le bronze pour l’éternité, la lectrice de Yoreno attend peut-être que quelqu’un prenne soin d’elle et la vénère. Ou peut-être est-elle bien ainsi, toute seule, avec le ciel et la terre pour seul décor, les yeux arrêtés sur une page. Ou alors est-elle un mélange des deux, tantôt prête à s’ouvir et la minute d’après à se fermer ? J’aime l’imaginer hésitante, prête à suivre l’inconnu, tant qu’il ne prend pas trop de place et surtout pas celle de son livre.

The afternoon tea

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Pas même eu le temps de prendre le thé cet après-midi, pourtant une activité que nous affectionnons, Francine et moi, question de faire une petite pause. Mais les demandes de révision et de traduction arrivaient de tous bords tous côtés, si bien que l’heure du thé a passé. C’est pourtant un plaisir qui sait suspendre le temps et qui nous aurait réchauffées, car de tous les bureaux du rez-de-chaussée le nôtre est le plus froid. En fait, je crois qu’on n’a même pas eu le temps d’y penser, trop prises par ce que nous avions à faire.

Et de moins en moins souvent ai-je le temps pour ce thé. Pourtant, il y a quelques semaines, nous nous promettions de ne pas déroger à cette jolie habitude très british, d’autant plus que c’est si peu de temps s’arrêter pour se préparer une tasse fumante. Ou alors je ne le prends pas, parce que je me dis que je veux finir ma page ou mon paragraphe. Très mauvais, tout ça…

Vivement le retour du rituel.

Une lectrice lumineuse

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Le doux billet que vient de lire la lectrice de Keith Mallett ne peut qu’annoncer une bonne nouvelle. Sinon, elle ne l’aurait pas posé ainsi sur son genou pour soupirer d’aise et se mettre à rêver. À respirer profondément, en se disant que la vie est belle. Il y a trop de bonheur dans cette toile pour que la missive ait livré autre chose qu’une heureuse nouvelle. Une nouvelle qui a illuminé la lectrice, le décor et osons: celui ou celle qui s’y attarde.

Voltaire avait-il raison?

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Le temps adoucit tout. [Voltaire]

Adoucit-il vraiment tout? Le temps a-t-il cette propriété? J’imagine que oui, qu’il sait, quand il est question de douleur, de blessure, d’absence, les rendre moins vives. Ne dit-on pas Il faut laisser le temps faire son œuvre ou Laissons le temps au temps.

Et il est vrai que plus le temps passe, plus ce qui faisait terriblement mal devient de moins en moins lancinant, jusqu’à ne plus provoquer qu’un pincement occasionnel. Il en va aussi de ces montagnes qui nous semblaient infranchissables, qu’il a fallu du temps pour mettre derrière soi, et qui, quand elles sont loin là-bas, ne présentent plus des pics insurmontables mais ressemblent davantage à de jolies collines.

Oui, le temps adoucit sûrement beaucoup de choses. Mais pas toutes.

Le temps possède bien d’autres propriétés. En ces heures où je suis à accomplir deux ou trois choses que j’ai fixées dans le temps, celui-ci devient complice ou ennemi. Car si je réalise dans les délais ce que je me promets, il sera l’un, mais si je me laisse distraire, il sera l’autre et du coup n’adoucira rien du tout.

Mais curieusement, dans la plupart des cas, Voltaire avait plutôt raison.

Écrire avec ou sans musique

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Écoute-t-elle de la musique, l’écrivaine de Richard Baumgart tandis que sa plume gratte le papier à la recherche de l’image qui touchera ? Est-elle plutôt dans un silence absolu, de préférence celui de la nuit ?

Moi qui vais de la musique au silence tandis que j’écris, dépendamment de l’état dans lequel je veux être, je me demande comment font les autres, s’ils ont des habitudes fixes ou si c’est l’humeur ou le hasard qui décide de la chose. Je suis incapable de toujours faire pareil, de n’écrire que dans un seul lieu, dans une seule position, à l’écran ou sur papier seulement, dans le silence ou en écoutant des doigts glisser sur des notes, et pas autrement. J’aime cette liberté de pouvoir écrire partout, j’aime cette chance qui est la mienne de pouvoir me concentrer et de faire abstraction de tout le reste. Mais j’aime aussi, je l’avoue, la musique, pour parfois trouver les mots, une certaine forme de lyrisme.

Mais ce soir c’est dans le silence que j’écris. Comme pour profiter de la nuit qui est tombée sur la journée la plus froide de l’hiver jusqu’ici. Et je suis bien dans ce silence, tellement bien. Comme je serai sûrement bien, demain ou plus tard, avec un CD qui m’accompagnera.

Les trois temps de l’amour

bruceyardley

Le désir, le souvenir, l’espoir. Les trois temps d’un amour.
[Hélène Ouvrard]

À quel temps de l’amour vibre la lectrice de Bruce Yardley ? Au premier, celui du désir qui absorbe, qui gobe tout de l’univers dans l’espoir de son accomplissement ? Au second, quand le désir est consommé, qu’il est ce souvenir inaltérable qui conserve fébrile ? Au troisième, celui de l’attente, quand on voudrait revenir au premier temps ?

Qu’en est-il vraiment ? Le corps ainsi déployé pourrait laisser supposer l’état de désir, l’exaltation des premiers instants. Il pourrait aussi bien être celui du souvenir, quand l’autre n’est plus là, mais qu’il a imprimé au corps le plaisir. Ou même celui de l’espoir, quand le corps attend que tout recommence.

Les trois temps de l’amour, est-ce autre chose que cet avant quand tout se prépare, ce pendant quand le souvenir se grave à même la peau et cet après quand le corps repu espère à nouveau le premier temps ?

Cette lectrice a peut-être la réponse, elle qui, sûrement, vacille de l’un à l’autre, en perpétuel recommencement.

Un dos qui s’offre

manray

J’aime, depuis toujours, cette photo de Man Ray. Sobre d’une certaine manière, mais à la sensualité et à l’érotisme éclatants, d’autre part, avec ce dos qui s’offre à la caresse comme le plus bel instrument. Avec ce corps prêt à se plier aux caprices de doigts pétrissant la chair de la nuque aux fesses en ne négligeant pas les épaules. Et qui se détend, qui se prête au jeu. Qui s’abandonne.

Est-il besoin de commenter davantage, sinon pour dire que j’aimerais parfois n’être qu’un dos à offrir à des mains, comme le violoncelle se prête à l’archet du musicien ?