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À lire entre Paris et Bruxelles

oragerompu

Et si tout se jouait dans un train entre Paris et Bruxelles ? C’est ce que propose Jacqueline Harpman dans L’orage rompu, roman court qui se lit sûrement le temps de ce même trajet.

Un homme, une femme. Des bribes de leur histoire à chacun, livrés à l’autre, sans fioriture, tels quels. Un repas, une bouteille de vin partagée, une presque histoire qui débute. Mais la retenue.
Le roman d’Harpman, savant mélange de pudeur et d’impudeur, de vérités et de faux semblants, de rêves qui croisent le réel, est un de ceux qui m’ont le plus touchée de cette auteure avec Moi qui n’ai pas connu les hommes, dans lequel elle dresse le portrait d’une société de femmes libérées après des années de captivité et qui se retrouvent dans un monde où elles sont les seules survivantes.

Il y a souvent dans les romans de Jacqueline Harpman, l’idée de la survie. L’orage rompu n’y échappe pas. Elle, comme lui, ont à voir avec leur propre survie; celle de la femme dans un passé récent, celle de l’homme dans un avenir qu’on devine proche.

Je sors de ce roman quelque peu troublée.
Je m’y suis parfois sentie intruse, mais jamais de trop.
La psychanalyste sait s’effacer derrière la romancière afin de ne pas guider ses personnages, mais bien de les laisser vivre.
Moment de pur plaisir littéraire.

Peut-on vendre son âme, demande Francis Dannemark

quilpleuve

Il s’agit ici d’un écrivain qui ne possède plus rien qui le raccroche à son avenir. Ou alors ce roman qu’il a terminé et qu’il doit apporter à son éditeur. De l’une à l’autre, d’appartement en maison, il végète, insatisfait de la vie qu’il mène. Jamais tout à faire heureux ailleurs, jamais vraiment bien avec aucune.

Il s’agit ici d’un écrivain qui vient d’écrire un roman – qui ne vendra pas des milliers d’exemplaires – à qui une femme décide de payer le prix fort pour qu’elle devienne la propriétaire du seul exemplaire de ce roman qui ne paraîtrait jamais. Lui, qui est toujours fauché, acceptera-t-il ce marché ? Voilà la question que pose Francis Dannemark dans Qu’il pleuve, petite plaquette si on en regarde l’emballage, mais autrement dense et philosophique quand on voit à quel casse-tête se voit confronté le héros.

Francis Dannemark, Bruxellois, poète et romancier, directeur de collection au Castor Astral, nous donne avec ce roman un jeu de la tentation habile et mené avec adresse. Séduction garantie.

Trois fois plutôt qu’une pour Eva Kavian

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On croit s’approprier un livre, parce qu’on y entre. C’est là naïveté.
C’est le livre qui s’empare de nous, qui nous possède, refusant les réponses, suscitant les questions. C’est le livre qui nous trouble. Enfin, pas tous les livres. Mais certains. D’autant plus, si nous sommes prêts à jouer le jeu, à nous perdre, à laisser derrière nous les balises, à nous laisser porter par les images et par les mots.

Les livres d’Eva Kavian ont cet effet sur moi. Le rôle de Bart m’a entraînée dans une quête d’identité, celle de la narratrice autant que la mienne, par moments. Autour de Rita ouvre sur les liens et les influences que nous avons les uns sur les autres, parfois même à notre insu.

Trois siècles d’amour est le plus métaphorique des trois romans de Kavian que j’ai lus. À la fois un roman portant sur les mots, sur le silence, sur l’amour comme sur l’écriture et les enfants, il livre poétiquement des émotions. Pudiquement, en nuances, devrais-je ajouter.

Combien de phrases retenir de ce livre tant certaines nous parlent? Lesquelles privilégier, voire laquelle? Et pourtant, je vais m’aventurer à en extraire une seule : « À quel point on peut être bien n’est pas quelque chose que l’on peut mesurer. »

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Eva Kavian vit dans la région namuroise et anime des ateliers d’écriture.
Nous avons commencé, elle et moi, à échanger par courriels. Je risque donc de vous parler à nouveau d’elle.

Je risque aussi d’ouvrir un de ses trois romans. De faire de la phrase sur laquelle je tomberai ma réflexion du jour. Je vous raconterai.

La salle de bain selon Toussaint

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Jean-Philippe Toussaint, romancier et cinéaste belge, a sûrement écrit avec La salle de bain, un des romans les plus désopilants des derniers 25 ans.
Si l’histoire commence en effet dans une salle de bain, où le narrateur décide de passer ses journées, elle se poursuit à Venise, dans une chambre d’hôtel, puis dans une chambre d’hôpital.
Impossible de résumer ce roman. On y entre, on se laisse surprendre. On s’abandonne aux déplacements du narrateur.

Jean-Philippe Toussaint, gagnant du prix Médicis 2005 pour Fuir, ne pouvait faire les choses comme tout le monde. Ce n’est pas dans sa nature. Pari réussi. Avec La salle de bain, enfin en poche, il ouvre les portes d’un monde dont seul lui a les clés… Quel voyage que d’accepter d’entrer dans som monde, de s’y perdre, de s’y retrouver, de se laisser gagner par les questions et l’hypocondrie du narrateur.
Je le redis, on ne résume pas Toussaint, on le lit.

Pour découvrir davantage Toussaint (dont la mère était libraire), voir http://www.jean-philippe-toussaint.de/

Le sentiment du fleuve

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Quand j’ai rencontré François Emmanuel au salon du livre de Montréal, il y a deux semaines, je voulais simplement lui demander s’il avait du temps à m’accorder, pas nécessairement le soir même, afin que nous puissions causer tranquillement, dans les jours suivants. Je ne m’attendais nullement à m’asseoir avec lui et à monopoliser son temps dès le soir d’ouverture du salon!

J’avais dans mon sac Le sentiment de fleuve, en cours de lecture. Le plus belge de tous ses romans, a-t-il souligné devant mon enthousiasme pour la littérature belge. Un roman insolite, qui tisse sa trame autour d’un disparu, de son neveu, des enquêtes de l’oncle et des personnages qui gravitent autour des deux, hors de l’ordinaire et troublants.
Presque une enquête policière que ce roman. Ou alors un sur les origines, sur ce qui lie les uns aux autres, sans qu’ils s’en doutent, sur ce qui fait qu’on est ce qu’on est, sans savoir pourquoi.
« Car les fins sont dans les commencements, les ascensions dans les chutes, les disparitions dans les coups de foudre, et l’effort à comprendre revient toujours à notre éblouissement de vivre. »

francoisemmanuel

J’ai repris depuis le roman à son début. Non pas pour trouver l’auteur dans ce qu’il raconte. Il s’agit ici de fiction, et le roman se dissocie de son créateur, même si celui-ci laisse des traces de lui-même dans ce qu’il écrit. J’ai repris le roman pour le traverser d’une seule traite, avec le souvenir d’une rencontre entre François Emmanuel et moi.
Il y avait foule, mais nous étions dans les mots, dans le partage, dans la passion de l’écriture, dans mon amour pour la Belgique, dans son plaisir de se retrouver à Montréal. Cette ville qui n’est pas foncièrement belle, mais dont il aime les contrastes et la chaleur. Pour parler d’écriture, il dira simplement « ça m’habite ». Réponse pleine de pudeur, qui m’a émue. Et qui me rejoint. L’écriture est quelque chose qui nous habite, ce ne sont pas là vains mots.

François Emmanuel habite Nivelles. Je lui ai fait part qu’un copain allait me faire visiter le parc de la Dodaine. Quel sourire quand il a entendu cela. Il a compris combien la Belgique et ses écrivains sont en moi. Je ne suis pas un modèle courant, je crois. Et tant mieux, je m’aime bien ainsi, avec mes particularités et mes différences.

Un jour, je prendrai un café avec François Emmanuel, qui m’a si gentiment accordé de son temps et qui cite volontiers Blanchot pour se définir: « L’insomniaque rend la vie présente ».

Nouvelles du grand possible

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Du café des sports de Hamoir, il reste des visages, des sourires, une soirée Trivia, le pékêt coca, bien entendu… Et curieusement, une heure littéraire dans ce café où on cause rarement livres !

Il suffisait que se trouve là un journaliste du Soir, ami de Jean-Claude, le patron, pour que je puisse exprimer ma passion pour la littérature belge! Il faut dire que les jours précédents, nous étions tous deux passés par la librairie d’Aywaille et y avions acheté le même livre, ce qui crée une belle entrée en matière!!

Ce livre trouvé en solde dans les bacs dehors, je ne l’ai lu qu’au retour, tout en connaissant l’auteur et l’importance qu’il a eue dans la littérature. Marcel Thiry (1897-1977) est un incontournable. Et de tous les livres qu’il a écrits, Nouvelles du grand possible est probablement celui qui nous introduit le mieux à sa prose. Et ce livre m’attendait à Aywaille, alors que je ne savais pas ce que je cherchais.

Ce recueil de nouvelles, publié en 1960, que j’ai dévoré durant mes longs trajets en métro (vingt et une stations à l’aller, autant au retour) est tout sauf banal. L’univers de Thiry, assis sur un réel apparent, se fragilise au contact d’éléments fantastiques qui donnent au récit une tournure inattendue. C’est probablement cet inattendu qui séduit dans ces nouvelles, où l’auteur s’aventure de plus dans la science-fiction, forme à laquelle je suis souvent rébarbative, mais dans laquelle j’ai plongé, tant tout cela était mené avec brio et intelligence.

Pas étonnant que Marcel Thiry fasse partie des figures de proue de la littérature belge. Il y a apporté un souffle nouveau, donnant ainsi au fantastique ses lettres de noblesse.

Je me demande parfois si Guy, le journaliste croisé soir de juillet, y a trouvé autant de plaisir que j’en ai éprouvé à me laisser porter par l’imaginaire non conventionnel de Thiry.

Je me demande aussi comment les livres arrivent jusqu’à nous, quel rôle ils jouent dans nos vies. Mais comme les réponses sont infinies, je ne me laisse pas trop envahir par ces questions.

Je sais le bonheur des mots, de tourner les pages, de prendre le large. Et qu’avec ces nouvelles, ce fut un formidable voyage!

Le mal du pays

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De tous les livres que j’aurai lus sur la Belgique, celui qui m’en aura appris le plus est Le mal du pays de Patrick Roegiers. Bâti comme un abécédaire, il fait le tour des personnalités, des lieux, des expressions, de la politique, de l’histoire, des arts, des non-sens, de la peinture. Presque tout est passé au peigne fin sous l’œil à la fois amoureux et réaliste de l’auteur.

Patrick Roegiers, Bruxellois de naissance, ne deviendra jamais un Français, même s’il vit en banlieue parisienne. Il aura toujours en lui le mal du pays, tel qu’on le connaît, celui des déracinés, celui qui fait qu’ailleurs il manque toujours ce qu’on aimait du pays quitté. Et aussi cette conscience du pays qui a mal, qui n’est plus ce qu’il était, qui perd ses repères et se cherche une identité. Essai, mais aussi récit intimiste, Le mal du pays est un livre à part. De ceux dont on a besoin pour saisir une infime portion de la dimension belge, tout en sachant qu’il s’agit là d’un aperçu, d’un survol, de quelques images glanées dans les souvenirs de l’auteur.

Ce livre est celui d’un amoureux de son pays natal, imparfait et surréaliste.
Un livre qui, curieusement, m’a fait aimer la Belgique. Un livre qui m’a ouvert sur ce petit pays qui me fascine et me passionne.
Encore une de ces choses que je ne m’explique pas: j’ai le mal d’un pays qui n’est pas mien.

Sternberg encore et toujours

sternberg

Depuis quinze ans, je lis, je relis, je fais découvrir, je partage ses mots.
Il arrive toujours à me surprendre, à me prendre de court au détour d’une phrase.
À m’inspirer la brièveté. À m’inspirer, tout court.


LE DÉBUT

Le crépuscule qui tombait sur l’univers tout neuf annonçait la première nuit.
Adam s’approcha d’Ève, d’un air engageant, visiblement satisfait de lui, le sexe dressé, les mains ouvertes. Qu’il projeta vers les beaux seins de sa compagne. Qui accusa un imperceptible mouvement de recul.
– C’est ennuyeux, lui dit-elle, mais vous n’êtes pas du tout mon type.


Pour d’autres nouvelles de l’écrivain anversois Jacques Sternberg, Histoires à dormir sans vous, en Folio.
Bonne lecture !