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En vos mots 998

  

Ce n’est jamais facile de choisir une toile ou une illustration pour l’En vos mots de la semaine, car il y a tant de scènes livresques intéressantes dans ma banque d’images que je pourrais vous en proposer une tous les jours pendant au moins vingt ans, Je vais donc de l’une à l’autre, indécise, hésitante, et ce, jusqu’à ce mon choix s’arrête sur une seule.

Cette semaine, c’est un tableau de l’artiste canadienne Anne Alice Duff qui s’est imposé. À vous maintenant de donner vie à cette lectrice plongée dans la lecture d’une longue missive. Comme d’habitude, aucun commentaire ne sera validé avant dimanche prochain. Vous avez donc amplement le temps de lire les textes déposés sur l’image de dimanche dernier, de les commenter si vous le souhaitez, et d’écrire quelques lignes. C’est avec plaisir que nous vous lirons.

D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous les envosmotistes et à celles et ceux qui les lisent.

2 réponses

  1. Nous nous parlions d’une pièce à l’autre. Je t’appelais, et avant même de me saluer, tu me faisais entendre une musique, une chanson, parfois un dialogue du film que tu étais en train de regarder.
    Ce n’était qu’après un petit temps que j’entendais résonner le son de ta propre voix. Ta voix que j’aimais tant.
    C’était souvent moi qui, tentant de reconnaître l’interprète de la chanson, le titre du morceau de musique, rompais cette approche en différé.
    Et parfois c’était moi qui débutais notre rencontre par des sonorités à reconnaître.
    Nous ne nous sommes jamais écrit de lettres.
    Pourtant je retiens chacune de nos conversations comme les perles d’une correspondance choisie.
    Une correspondance aux deux sens du terme. Celle des âmes, et celle qu’on échange.
    Une correspondance que je ne pourrai jamais relire, ni réécouter, car elle n’existe sur aucun support de papier, ni sur aucune bande enregistrée.
    Une correspondance qui avait le charme de la suavité de ta voix.
    Nous parlions de nos chats, de l’actualité, et surtout du théâtre qui avait tellement empli ta vie. De ta peinture. Pendant quelques mois tu connus une période de création picturale carrément frénétique. Tu me faisais deviner quelles étaient les couleurs du jour. Tu me détaillais les formats des toiles en cours, et celles en attente d’achèvement ou de séchage.
    Nous parlions de tes nombreux souvenirs. De tes voyages. De ta famille. Et de la mienne. Des amis, des connaissances que tu avais croisées au cours de ton existence, et que souvent je connaissais au moins de vue, ou de nom.
    Tu me parlais de ton enfance. Mais aussi de tes maux, et des affres de la vieillesse. Le moins possible, sans t’y appesantir.
    La violence du quotidien actuel te faisait peur. Emprunter les transports et les trottoirs provoquait en toi une angoisse. Tu ne t’y sentais plus en sécurité.
    Pourtant tu t’intéressais à la modernité, et tu disais : « Il faut faire place à la jeunesse ». Sur ce plan je n’étais qu’à moitié d’accord. Je pense que la maturité a son mot à dire, pour équilibrer l’ignorance et l’inconscience parfois propres aux jeunes. Et que les anciens n’ont pas à démissionner, bien au contraire.
    Si toi tu connaissais mon lieu de vie, et si nous y avions des souvenirs précieux ensemble, je ne pouvais qu’imaginer l’endroit qui abritait tes jours, et protégeait (bien mal) tes nuits. Tu me les décrivais, à la faveur des travaux que tu y effectuais tant bien que mal. Ou quand des pluies cruelles et répétées avaient une fois de plus raison d’une toiture ressemblant toujours davantage à un gruyère.
    J’essayais de me représenter cet espace. Je m’en étais fait une image plus ou moins précise, et en même temps plus ou moins vague. Je te questionnais parfois pour mieux m’en faire une idée, mieux t’imaginer chez toi, dans ton univers familier.
    Nous nous parlions d’une pièce à l’autre. Je me souviens que maman avait horreur de cela. C’était ses termes, très exactement : « J’ai horreur de parler d’une pièce à l’autre ».
    Mais là, avec toi, c’était comme si tu étais tout près de moi. Dans une sorte d’ombre quelquefois. Au téléphone, tu ne savais pas me montrer tes sentiments. Me les dire. Tu souffrais dans un certain silence, surtout les derniers temps.
    Je te sentais perdre tes forces. Je te sentais t’éloigner. Tu arrivais de moins en moins à rire.
    Maintenant que tu as rejoint d’autres densités de matière, d’autres dimensions, je te sens à nouveau tout proche. Comme quand à ta demande je t’avais lu tout mon roman, assis tous deux sur mon canapé.
    Désormais nous ne nous parlons plus d’une pièce à l’autre. Nous partageons le même vaste espace. Comme dans la même pièce. Et ce n’est pas une pièce de théâtre.
    Entre-temps, invitée par ta fille, qui avait un peu deviné mon existence, j’ai franchi le seuil de ta maison.
    Elle est en partie semblable et en partie différente par rapport à ce que je m’étais représenté. L’intérieur en est plutôt moins confortable. Mais le jardin, lui, construit et sculpté par tes mains, est immensément plus beau que tout ce que tu avais pu m’en dépeindre.

  2. Je ne cacherai pas que nos débuts ont été difficiles. Elle avait besoin d’argent. Moi, je cherchais une chambre à louer. Pour un an. Le temps de faire mon stage dans une société située en plein cœur de la ville.

    J’ai cru avoir reculé d’une cinquantaine d’années quand j’ai entendu l’épaisse logorrhée et tous les il ne faut pas que…
    Si je n’avais pas tant eu besoin d’un lieu où dormir, je serais parti avant la fin. Au lieu de cela, je me suis contenté d’un « pas de problème, madame », qui a semblée plus l’amuser que la rassurer.

    Faut dire que nous nous sommes à peine vus. Croisés quelquefois, le temps de quelques convenances d’usage.

    Je sortais alors qu’elle dormais encore et à mon retour, le soir, elle se trouvait déjà dans sa chambre. Seule une fine ligne de lumière s’échappait de sa porte entrouverte. Barjavel et Anne Hébert, par contre, semblaient apprécier ma présence. Barjavel était un beau chat noir, qui venait, chaque soir, ronronner au fond de mon lit. Anne Hébert, sans être hostile, était plus farouche.

    Le jour de mon départ, j’ai été surpris de l’entendre me dire d’une voix attendrie : « Barjavel et Anne Hébert t’ont adopté. Je crois que tu vas leur manquer. »

    Puis, le temps qui passe. La vie qui se presse et nous oppresse. Le passé qu’on range dans tous les déjà vécu. Parce que.
    Jusqu’au jour où, au hasard d’une rencontre avec un libraire, vous vous trouvez nez à nez avec «Est-ce que je te dérange? » Et soudain le cœur se met à battre plus vite. Comme si…

    Et la voix pétillante de la jeune libraire qui vous ramène au présent: « Bon choix, vous le prenez?… » Avec malice et un bonheur contenu, je lui réponds : « Évidemment mademoiselle… d’autant plus que j’ignorais que les chats écrivaient des livres. »

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