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En vos mots 997

  

Déjà le dernier jour de mai. Un autre mois qui a filé à la vitesse grand V! Mais un mois qui nous aura apporté du vert, car les arbres sont tous pourvus de feuilles depuis quelques jours et les parterres ne sont plus gris. De plus, il commence à faire plus doux certains jours. On peut donc penser qu’on poura lire dehors sous peu, d’où mon choix de cette semaine pour le nouvel En vos mots, soit un tableau de l’artiste Yuri Krotov.

Comme le veut l’habitude, aucun commentaire ne sera validé avant dimanche prochain. Vous avez donc amplement de lire les textes déposés sur la scène livresque de dimanche dernier, de les commenter si vous le souhaitez et d’écrire quelques lignes pour faire vivre le tableau à votre façon. C’est avec plaisir que nous vous vous lirons.

D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous les envosmotistes et à celles et ceux qui les lisent!

2 réponses

  1. Je n’ai jamais lu dans le jardin de mes grands-parents.
    En tout cas je ne m’en souviens pas, bien que tout compte fait cela ait pu se produire, comme fugitivement.
    C’était un petit jardin de ville d’environ six mètres sur six, entouré de hauts murs chaulés.
    Un jour j’y ai ramené de promenade un escargot, que nous n’avons jamais retrouvé. Il semblait avoir franchi pendant la nuit à une vitesse record les quelques mètres de blancheur verticale séparant des espaces voisins le carré entretenu par mon grand-père. Mais j’y pense… Mon grand-père, fort de ses expériences de guerre lors desquelles il avait cultivé fruits et légumes sur son lieu de travail, avait bel et bien constitué un potager. Et je sais parfaitement à l’heure actuelle combien les escargot peuvent se montrer voraces. Je soupçonne donc soudain mon aïeul d’avoir fait disparaître sciemment la pauvre bête, de crainte qu’elle ne s’attaque férocement à sa récolte.
    Curieusement, nous n’étions jamais invités à prendre l’apéro sur cette minuscule parcelle. Il faut dire qu’à l’exception d’étroits sentiers tracés adroitement par mon grand-père afin de pouvoir se déplacer aisément pour y oeuvrer, ce terrain se trouvait entièrement porteur de végétaux comestibles. La petite cour précédant cet endroit fertile aurait pu nous accueillir, si mes parents et grands-parents en avaient eu l’idée et l’envie. Cet espace ne leur paraissait toutefois sans doute pas assez bien aménagé pour ce faire, et était surtout destiné à y étendre le linge.
    En réalité, je ne me tenais que seule dans cet enclos de verdure, pendant que les grands terminaient leur repas, ou avant que celui-ci ne soit entamé.
    Un jour j’avais déniché tout au fond un bout de terre laissé libre assez grand pour être creusé. Avec ma petite bêche en fer rouge, ramenée d’un séjour en bord de mer et qui n’avait servi jusque là qu’à bâtir des forts sur la plage, j’y cherchais un trésor, entièrement convaincue de le trouver. Je restai toujours persuadée qu’il devait bien s’en cacher un quelque part, et que je n’avais pas été en mesure de bêcher assez profond pour l’exhumer. Ou alors qu’il se dissimulait tout près de là, à seulement quelques pelletées.
    Mon grand-père visant surtout l’utile, son choix s’était porté sur deux ou trois rangées de pommes de terre, deux de haricots verts et une de poireaux, le reste étant dévolu pour notre plus plaisant régal à des plates-bandes de fraisiers et à deux ou trois plants de rhubarbe. Toutefois, il n’avait pas entièrement négligé l’aspect jardin d’agrément, et je me souviens des grands iris mauves qui chaque année contribuaient à épanouir sa fierté. Plus modestement, de discrets petits oeillets blancs croissaient aussi çà et là parmi les poireaux.
    Je lisais beaucoup, enfant. Les livres stimulaient mon imaginaire et m’apportaient la compagnie dont je manquais parfois cruellement. Si je n’ai semble-t-il jamais amené de livres dans le jardin de mes grands-parents, ou si je les y abandonnais sur un banc, c’est que sans recourir à la nécessité de l’écrit ni à aucune autre image, il m’offrait à lui seul, je le comprends aujourd’hui, toute la présence et tout le rêve qui faisaient vibrer mon coeur de môme de façon si intense.

  2. À cette heure matinale, le parc des poètes est si serein. Je me promène, heureux d’être seul, comme s’il n’appartenait qu’à moi. Rien qu’à moi. Je m’attarde sur les noms de quelques poètes dessinés dans le marbre. Le temps de leur murmurer quelques vers. C’est ma façon de leur dire qu’ils n’ont pas écrit leurs mots pour être engloutis par l’oubli de la boulimie des jours.

    Quelqu’un a oublié un livre sur un banc. Un signe de bon augure.

    Rose-Ann, 1947, Neuville, Québec
    Alfred B., 1951, Côte-des-Neiges, Montréal
    E. Castillo, 1967 , Carré Saint-Louis, Montréal
    Simu, 1972, Gauchetière, Montréal
    Nicolas, 1991, Parc Lafontaine, Montréal
    Léon Lora, 2006, Jardin du Luxembourg, Paris
    Martine, 2016, Woluwe St. Lambert, Bruxelles
    Bátiz Z. 2008, Barcelona, Espagne
    Mercedes, 2010, Séville, Espagne

    Mon regard rêveur s’égare dans la liste des noms d’inconnus qui se succèdent, laissés dans cette page qu’on dit des faux titres, avec des écritures diverses et des encres d’ailleurs. Toutes différentes. Toutes belles. Comme si chacune voulait nous raconter leur rencontre avant un nouveau voyage.

    Je suis persuadé que le livre n’a pas été oublié. Ni perdu. Ni abandonné. Quelqu’un l’a déposé là, comme un piège du destin, pour le premier passant matinal. Pour qu’il prenne sous son aile ce vagabond silencieux ouvert à chaque nouveau regard.
    Il me plaît de penser que les livres ne devraient être que des voyageurs silencieux prêts à raconter des histoires. À qui a le cœur assez grand pour les entendre.

    Désormais, ce voyageur silencieux dort chez moi. Riche de tous ces anciens voyages depuis Neuville, un lieu paisible, chatouillé par le Saint-Laurent, à quelques encablures de Québec. Je le sais. Je suis allé voir sur une carte du monde. Désormais j’ai compris que les cartes, elles aussi, prennent vie à chaque fois qu’elles nous montrent les lieux où les êtres voient le jour, avant que leur destin les éloigne de ses racines.
    Je me délecte de mon nouvel ami par petits bouts. Je le déguste lentement. Comme une mousse au chocolat. En la faisant fondre dans la bouche et en laissant son goût s’affadir. Puis, m’entendre supplier la douceur de quelques pages de plus. Et puis d’autres, encore.

    Je redoute déjà ce jour où, la main tremblante, j’ajouterai à la longue liste, mon nom, et un lieu. Puis, j’irai à l’aube, d’un pas lent et triste, le cœur battant la chamade, le laisser, à mon tour, sur un banc d’un jardin, en lui souhaitant bonne route. Avec pour seul espoir une adoption nouvelle. Heureuse. Avec pour toute certitude que Rose, Alfred, Castillo, Hermán, Simu, Nicolas, Léon, Bátiz, Mercedes, A., Martine et moi, nous serons chacun des anneaux d’une même chaîne incassable, par l’universalité d’un livre trouvé, un matin, sur un banc d’un jardin.

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