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Quand j’aurai fini de rêver

Le printemps commence à pousser l’hiver vers la sortie. Pas avec vigueur, mais tout de même. Les signes sont là. La neige qui fond. Quelques oiseaux qui rentrent au bercail. Le jour qui arrive plus tôt et qui nous quitte plus tard. Tous ces petits détails qui donnent envie d’aller dehors.

Ce que je vais faire. Quand j’aurai fini de rêver.

*toile d’Anne-Catherine Phillips

Pas seize à la fois

Faut-il qu’ils aient si peu de vie hors du bureau pour qu’ils trouvent moyen de se réunir pratiquement chaque semaine sous un prétexte quelconque? La semaine dernière, c’était un souper. Cette semaine, c’est un samedi après-midi à glisser quelque part suivi d’une raclette chez l’une. La semaine prochaine, sûrement un cinq à sept.

C’est déjà l’excitation. La chasse aux prédictions météorologiques. Les conversations autour de qui va apporter quoi pour le souper ou de comment il faut s’habiller pour ne pas avoir ni trop chaud ni trop froid. Et ça va l’être encore demain. Puis vendredi.

Les collègues, ça va pour les heures de bureau et sur place. Le reste du temps, non merci. Ou alors un à la fois, occasionnellement. Mais pas seize à la fois.

*toile de Michael Pracht

En attendant

Comme un leitmotiv. Ou une obsession. Ou les deux. Cette envie qui me taraude de fenêtres ouvertes et d’arbres en plein éveil. Envie de plus en plus pressante chaque année. Parce que la saison dite blanche, mais en fait plus grise que blanche, est toujours trop longue. Toujours trop froide.

Et me glisser dans ne toile. En attendant. Pour mieux rêver.

*toile de Rein Pol

L’un ou l’autre

Là. Toujours là.
L’un ou l’autre.
Présente tacite. Complicité.
Là. Au bout de mon regard.
Plus présent que nul ne l’a jamais été dans ma vie.

Et nous voilà unis.
L’un ou l’autre. Et moi.
Dans notre silence.
Plus vrai que bien des mots inutiles.

*toile de Juan Segura

La mer…

Et la mer qui m’appelle. Presque autant que les livres.
Comment lui répondre sinon qu’en rêvant…

*toiles de Jean-Pierre Hénaut

Encore une heure et des poussières…

Et je m’apprêterai à prendre la route pour me glisser dans la sublimissime photo d’Armando. Bonheur.

Dire ou ne pas dire

Il m’arrive d’hésiter, de me demander si je ne devrais pas uniquement faire état des livres que j’ai aimés, comme d’autres ont choisi de le faire. Mais je n’arrive pas à me résoudre à faire ce choix. Si j’ai pris la peine d’aller jusqu’au bout d’un livre, si j’ai espéré jusqu’à la fin qu’il finirait par me gagner ne serait-ce que par une phrase exceptionnelle ou une chute imprévue, et que rien ne s’est passé de tout ça, je n’ai pas à me taire.

Les livres étant souvent chers, le temps consacré à la lecture limité pour la plupart des gens, il me faut donner l’heure juste. La mienne. Pas celle des autres, qu’ils soient blogueurs ou journalistes, ou les deux. Pas celle des modes et des courants dits incontournables. Il en est ainsi.

Il y a longtemps que je que je dis les choses haut et fort, puisque j’ai beaucoup cultivé cet art du temps de ma vie de libraire. Je ne vois donc pas pourquoi j’emprunterais désormais les chemins du silence quand des livres sont bâclés, truffés de coquilles de toutes sortes, mal écrits ou sans intérêt.

Dire ou ne pas dire. Ce n’est plus une question pour moi.

*toile de Tara Dougans

Sur d’autres rivages

Loin, là-bas, aux portes de Dubaï, se tisse une histoire dont les mots venus à moi apportent à chaque mets toute sa poésie oubliée, à n’importe quel breuvage davantage que sa couleur ou sa chaleur.
Et me voilà emportée sur d’autres rivages.

Dans un bol rapporté d’Alsace, le café colombien emballé en Italie doucement refroidit alors que je lis le premier roman de Yara El-Ghadban, née au Liban et vivant a Londres, après 21 ans à Montréal.
Certains jours, les frontières n’ont plus cours.

*toile d’Alexander Sokht

La délicatesse de Thomas Hellman

Il a animé avec délicatesse et en toute simplicité la cinquième salle de la Place des Arts le 16 janvier dernier, réchauffant ainsi tous ceux qui avaient bravé le froid pour aller l’entendre parler, lire et chanter, le temps d’une soirée autant littéraire que musicale.

Eduardo Galeano, Samuel Beckett, Leonard Cohen, John Giorno, Allen Ginsberg, Patrice Desbiens, Samuel Archibald étaient au cœur de cette soirée intime en compagnie de Thomas Hellman. Et aussi, et surtout, Roland Giguère, dont L’âge de la parole, un titre auquel je reviens toujours, a été revisité en musique avec une telle sensibilité et une telle maîtrise qu’on se dit que ces vers étaient faits pour être chantés.

J’ai écrit un mot à Thomas Hellman pour le remercier pour cette soirée. Pour ce qu’il a fait des textes de Giguère. Il m’a répondu. La délicatesse de cet artiste hors du commun va jusque là.

Rien ne venait d’elle

Rien ne venait d’elle. Pas même le bleu de ses yeux, car elle portait des verres de contact de couleur.
Et pourtant, chacun y allait de son compliment.
Pour cette coupe de cheveux qu’elle avait empruntée à l’une de nous.
Pour ses bottes à pois qui étaient identiques à celles que portait une autre.
Pour ce rouge dont elle s’habillait maintenant alors que pendant longtemps j’avais été la seule à porter cette couleur.

Rien ne venait d’elle.
Sinon cette façon d’attirer à elle les regards, les remarques.
Souvent mièvres, mais d’une mièvrerie si bien enrobée qu’elle ne la décelait pas, se pavanant de bureau en bureau.

Il me semble l’avoir vue passer.
Mais je n’ai pas levé les yeux de mes livres.
Je n’avais nulle envie de jeter un œil sur une autre de ses supposées créations.

*illustration de Jose M. Capitán Del Rio