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Pour être heureux

Quand on a travaillé le samedi pendant un quart de siècle et qu’on ne le fait plus depuis six ans, il y a en soi, alors que se dessine un nouveau samedi, l’espèce d’euphorie qui anime celui qui fait l’école buissonnière. Du moins est-ce ce que je ressens. Même si l’hiver revient en force après une semaine où le printemps a flirté avec l’été.

Le ciel est plus gris que bleu, mais le café est chaud et crémeux. Et la vie est là. Avec sa brassée de mots. C’est plus qu’il n’en faut pour être heureux.

*toile de Lucy Doyle

Eleonora

Elle s’est éteinte, mais son sourire ne s’effacera pas. Celui qu’elle avait quand un geste du bras ou un simple regard de Yuli Turovsky lui indiquait le moment de se joindre à l’orchestre ou d’en prendre la vedette. Celui qu’elle avait à l’heure des applaudissements ou quand nous la croisions en sortant de la salle Tudor.

La violoniste, pédagogue et peintre Eleonora Turovsky s’est éteinte le 2 mars dernier.

Mais certaines images ne s’effaceront jamais.
Ainsi, ce concert d’I Musici où elle interprétait en 2009 The Lark Ascending de Ralph Vaughan Williams.

Une chose

Sommes-nous autre chose que doutes?
Qui saura affirmer sans lui-même être assailli d’un léger doute qu’il n’en est pas ainsi de nous?

Sommes-nous autre chose que questions?
Qui saura dans une seule réponse affirmer que ce n’est pas le cas?

Je sais une chose.
Je suis en permanence doutes et questions.
C’est une des rares choses que je puisse dire tout haut.

*toile de Marie Josèphe James

Dites-moi

Tant de livres et si peu de temps.
Tous les jours, le même constat.

Tant de livres.
Pourquoi les journées n’ont-elles que 24 heures?

Dites-moi.

*toile d’Alexandra Nikolaevna Pregel

Au hasard d’un forum

Vous vous dites que ça ne fait rien. Que vous n’allez pas vous laisser toucher par ça. Que ces mots qui ont croisé votre chemin au cours d’une recherche sur la toile ne vont rien changer. Que les gens peuvent bien penser ce qu’ils veulent et même le dire tout haut sur un forum. Mais.

Mais le mal est fait. Et vous tournez les pages de votre album avec en tête les mots vitrioliques. Des mots qui vous ont coupé les ailes alors que vous aimiez tant ce pays qui est le vôtre et que vous soignez avec passion jour après jour depuis plus de six ans. Et vous avez beau vous dire que ce ne sont que des mots, qu’ils appartiennent à une petite poignée de gens dont certains ont fréquenté vos pages un temps, il y a une flamme qui vacille. Vous vous demandez si vous serez en mesure de la rallumer.

Les jours passent. L’inspiration s’est figée dans le ciment des remarques auxquelles vous revenez sans cesse. Même si vous voudriez ne pas les avoir lues.

Les jours passent. Et vous ne savez pas combien de temps il faudra pour oublier que vous avez lu que chez Lali, c’est sans intérêt et répétitif, qu’on y trouve chaque jour la même chose et que ça ne vaut pas le déplacement.

Et puis, vous vous asseyez au milieu de votre jardin. Et vous vous dites que certains ne connaîtront jamais l’odeur qui en émane. Et que c’est bien dommage pour eux.

*toile du peintre norvégien Hans Fredrik Gude

Je regarde vers l’est

-Tu fais quoi?
-Je lis.
-Ah!

Je sais bien qu’elle avait envie de s’asseoir, de me parler d’elle, de son soupirant qui ne soupire pas trop en ce moment, de ses soupirs à elle. Je sais. Mais là, en cette minute, je n’ai pas envie d’écouter le babillage de Carina. Là, je me dissimule derrière mon livre. Ou plutôt j’ai fait de lui mon associé contre les intrus. Une sorte d’alibi.

Je fais semblant de lire. Pour l’heure. Ce n’est pas toujours comme ça. C’est plutôt rarement le cas. Mais aujourd’hui, maintenant, en cette minute précise, le livre ouvert sur les genoux, je regarde vers l’est. Et je ne lis pas.

Je regarde vers l’est. Et les images défilent, sans ordre. Certaines un peu floues. D’autres à demi effacées. Les plus nombreuses imprécises. En devenir. Je regarde vers l’est. Et je laisse des traces de mes pas dans ces villes qui m’attendent.

*toile de David Émile Joseph de Noter

Ils veillent

Ils veillent. Patients. En piles bien ordonnées. Mais pas toujours. Attendant leur heure ou la mienne. Recelant de personnages et d’histoires.

Ils veillent.

Mais parfois, c’est moi qui me raconte des histoires.

*toile d’Édouard Vuillard

Si seulement

Il leur avait fallu plus longtemps qu’à elle pour tirer un trait sur neuf ans de sa vie, pour les mettre définitivement entre parenthèses. Bien plus longtemps. Il leur arrivait même à l’un ou à l’autre d’évoquer un anniversaire, une occasion, un lieu enfouis si profondément dans sa mémoire volontairement oublieuse de certains détails qu’elle se demandait si un jour ils en finiraient par oublier son prénom.

Cela fait dix ans aujourd’hui. Dix ans qu’elle a épousé la vie. Dix ans qu’elle a brûlé sa soutane de mère Teresa. Dix ans qu’elle a choisi de sauver sa peau plutôt que celle de celui qui ne tenait pas à la sienne. Dix ans qu’elle ne profite plus du fait qu’il s’est endormi abruti par ses mélanges pour lire sans qu’il ne lui reproche de le faire. Dix ans.

Elle a retenu la date de la fin. Pratiquement oublié toutes les autres. Si seulement eux aussi ils pouvaient tout effacer. Si seulement, s’est-elle dit, en ouvrant un livre.

*toile de Vicente Puig

Il a neigé…

Et il neige encore…
J’ai des livres, du thé, du café, un grand lit. Mais où est l’ours polaire qui va me tenir au chaud?

*toile de Lori Preusch

Vacances, me voici

Plus qu’une demi-heure et j’éteindrai l’ordinateur du bureau et les lampes. J’enfilerai mes bottes et mon manteau, puis fermerai la porte. Sans me retourner.
Jusqu’au 5 mars, il y aura des livres, des livres, des livres.
Et des repas entre amis, de la musique.

Vacances, me voici.

*illustration d’Evangelina Prieto