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Les lectrices aux questions

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Le sentiment amoureux se mesure à l’ampleur du manque, à l’état fiévreux dans lequel l’absence de l’autre nous plonge.
[Francine Noël]

Le sentiment amoureux est-il vraiment dans l’ampleur du manque ? Ne peut-il pas être ailleurs ? Faut-il vraiment l’absence pour pouvoir mesurer ce sentiment ? Je suis loin d’être certaine de ça. Le sentiment amoureux devrait être tout autre. Il devrait être ce bonheur d’aimer même si l’autre nous manque. Il devrait être ce bien-être de sourire et de soupirer d’aise en pensant à l’autre, et non pas cette fièvre.

Le sentiment amoureux devrait non pas rendre triste mais gai. Enfin, il me semble. Car dès que le manque devient trop grand, on change de registre. On passe à cette dépendance où l’autre est tout et soi rien en l’absence de l’autre. Et je ne peux me faire à cette idée que l’autre soit tout.

Aimer devrait donner toutes les libertés et non pas fermer sur soi. Et si l’autre ne nous manque pas, du moins si son absence ne sème pas en soi le tourment, aime-t-on moins ? Encore une question qu’il faudra un jour soulever.

Or, l’absence ne devrait pas faire mal à ce point, elle devrait plutôt être ce temps qui nous est accordé afin de rendre la présence à venir encore plus riche, plus intense. Sauf si, bien sûr, il s’agit d’une absence qui s’avère permanente, parce que l’histoire n’est plus. Mais je pense ici à un amour qui est là, quelque part et qui ne peut vivre que dans des absences, parce que l’autre n’est pas tout et que comme soi, il a une vie hors du « nous ».

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Les lectrices d’Irena Jablonski possèdent peut-être la réponse à toutes ces questions ou alors sont-elles l’une comme l’autre en train de se les poser…

C’est quand l’été ?

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Autant la neige est belle quand elle tombe, autant ce froid qui perdure et qui transperce les vêtements est désagréable. Même habillée en oignon, c’est-à-dire pelure par-dessus pelure, je n’arrive pas à atteindre le confort depuis que le froid s’est installé. Et ce soir, alors que le mercure est encore en train de chuter, c’est le tour du toit de subir les affres du froid. Depuis bientôt deux heures, je l’entends qui craque avec fureur comme si on s’en prenait à lui. Ou alors peut-être est-ce de temps en temps un clou qui s’emballe jetant dans le calme de mon chez-moi sa rage ? Je sais juste l’effet chaque fois, le sursaut, le malaise. Je n’aime pas ces bruits alors que le tonnerre ne me dérange pas, pas plus que les éclairs. Je n’aime pas l’idée que le froid tente de s’introduire de toutes les manières, pas plus que je n’aime constater que même sous deux gros lainages et le thermostat élevé, je n’arrive pas à me réchauffer.

Ce soir, le plancher reste glacial et le plafond gémit. J’ai beau regarder dehors la neige accumulée, je n’y trouve pas de plaisir quand j’ai ainsi froid. Dites, c’est quand l’été ?

Dans trente ou quarante ans…

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Et dans trente ans, serai-je cette femme qui relit les lettres d’autrefois? Et dans quarante ans, aurai-je conservé, comme l’a peut-être fait la lectrice de Samuel S. Carr, les lettres qui jour après jour me nourrissent et me donnent à rêver aujourd’hui? Et si oui, aurai-je le cœur de les relire et de me rappeler celle que je suis maintenant?

J’ai dans le garde-robe de la chambre d’amis que je compte transformer en salle de lecture pouvant servir à qui restera dormir des boîtes remplies de lettres. Rarement ai-je la curiosité d’y jeter un œil. Et pourtant, je ne les détruis pas. Comme si le faire allait effacer le fait qu’elles aient, dans la plupart des cas, traversé l’océan pendant près de vingt ans. Et pourtant ce ne sont pas tant les objets, lettres, bijoux, bibelots, qui constituent le souvenir mais bien le fait qu’ils aient existé, qu’ils soient passé dans nos mains pour une période plus ou moins longue.

Un jour, peut-être, ferai-je le tri dans toutes ces lettres pour n’en retenir que quelques-unes que je rangerai dans une seule et unique boîte. Un jour, peut-être, relirai-je ces lettres qui chaque jour arrivent et que je range comme des biens précieux.

Voltaire avait-il raison?

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Le temps adoucit tout. [Voltaire]

Adoucit-il vraiment tout? Le temps a-t-il cette propriété? J’imagine que oui, qu’il sait, quand il est question de douleur, de blessure, d’absence, les rendre moins vives. Ne dit-on pas Il faut laisser le temps faire son œuvre ou Laissons le temps au temps.

Et il est vrai que plus le temps passe, plus ce qui faisait terriblement mal devient de moins en moins lancinant, jusqu’à ne plus provoquer qu’un pincement occasionnel. Il en va aussi de ces montagnes qui nous semblaient infranchissables, qu’il a fallu du temps pour mettre derrière soi, et qui, quand elles sont loin là-bas, ne présentent plus des pics insurmontables mais ressemblent davantage à de jolies collines.

Oui, le temps adoucit sûrement beaucoup de choses. Mais pas toutes.

Le temps possède bien d’autres propriétés. En ces heures où je suis à accomplir deux ou trois choses que j’ai fixées dans le temps, celui-ci devient complice ou ennemi. Car si je réalise dans les délais ce que je me promets, il sera l’un, mais si je me laisse distraire, il sera l’autre et du coup n’adoucira rien du tout.

Mais curieusement, dans la plupart des cas, Voltaire avait plutôt raison.

Écrire avec ou sans musique

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Écoute-t-elle de la musique, l’écrivaine de Richard Baumgart tandis que sa plume gratte le papier à la recherche de l’image qui touchera ? Est-elle plutôt dans un silence absolu, de préférence celui de la nuit ?

Moi qui vais de la musique au silence tandis que j’écris, dépendamment de l’état dans lequel je veux être, je me demande comment font les autres, s’ils ont des habitudes fixes ou si c’est l’humeur ou le hasard qui décide de la chose. Je suis incapable de toujours faire pareil, de n’écrire que dans un seul lieu, dans une seule position, à l’écran ou sur papier seulement, dans le silence ou en écoutant des doigts glisser sur des notes, et pas autrement. J’aime cette liberté de pouvoir écrire partout, j’aime cette chance qui est la mienne de pouvoir me concentrer et de faire abstraction de tout le reste. Mais j’aime aussi, je l’avoue, la musique, pour parfois trouver les mots, une certaine forme de lyrisme.

Mais ce soir c’est dans le silence que j’écris. Comme pour profiter de la nuit qui est tombée sur la journée la plus froide de l’hiver jusqu’ici. Et je suis bien dans ce silence, tellement bien. Comme je serai sûrement bien, demain ou plus tard, avec un CD qui m’accompagnera.

Où serions-nous sans imagination ?

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Sans imagination il ne pourrait y avoir création.[ Albert Jacquard ]

Sans imagination, il n’y aurait pas de livre, donc pas de lectrice, pas de peintre comme Karen McKendry Minton pour les créer.

Sans imagination, la vie coulerait, sans rêve. Sans imagination, les nuages ne nous parleraient pas, une odeur ne nous rappellerait aucun souvenir précis, et il ne servirait à rien que notre regard s’allume au détour d’une phrase ou d’yeux qui nous traversent.

Sans imagination, serais-je ici et vous à me lire ?

Le plaisir de rentrer

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Déjà à l’âge de la lectrice de Johanne Thomas, je trouvais pénible de quitter mes livres le matin pour partir à l’école. En fait, je ne sais pas si c’était le fait d’abandonner là le livre entamé qui était le plus difficile ou plutôt celui de laisser derrière moi quelques heures mon petit univers rassurant où j’étais bien, où je n’avais l’obligation de parler à quiconque.

J’ai depuis ce temps ce malaise au moment d’enfiler mon manteau ou d’attraper mon sac. Je serais si bien chez moi. Pas juste avec mes livres, mais aussi ma musique, mes fenêtres et tous ces petits détails qui font que j’ai envie de ne pas bouger. Mais je me plierai à cette vie qui m’appelle quelques heures ailleurs. Pour avoir le plaisir de rentrer.

Réflexion de début de semaine

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C’est l’heure du premier café d’une nouvelle semaine, une semaine qui commencera en janvier et qui se terminera en février. Une semaine dont je ne sais rien encore sinon qu’il y aura des heures devant des textes à traduire ou à réviser. Qu’il y aura aussi des heures à rêver, à me gaver de mots, à les écrire et à les lire. Des moments de musique. Il y aura sûrement aussi des courriels, des petits messages qu’on envoie à l’un et à l’autre, pour le plaisir de le faire. Et du café.

J’aime ne pas savoir de quoi ma semaine sera constituée. J’aime avoir cette possibilité que tout peut arriver alors que je sirote tranquillement mon café en regardant le soleil embraser l’horizon.

J’aime ne pas savoir et ainsi improviser, être en mesure de saisir l’occasion, si jamais elle se présentait, d’un repas avec une amie, d’une conversation animée, d’un concert, d’une rencontre inattendue.

Non, je n’ai pas d’agenda. Non, je n’ai pas envie d’en avoir un non plus. Ce que j’ai à retenir, je n’ai pas besoin de l’écrire. Et si un jour je dois à nouveau tout noter parce que ma vie ne sera que rendez-vous, c’est que j’aurai bien changé. Car voilà des années que je fais ainsi, avec juste assez d’obligations à retenir sans les inscrire pour que je me sente presque tout à fait libre.

La liberté, c’est peut-être parfois ça: le premier café d’une semaine où tout peut arriver.

Des piles rassurantes

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Il y en a partout et j’ai beau déplacer, classer et reclasser, les piles se refont toutes seules. Bon, il est vrai que je ne range pas au fur et à mesure ce que je vais glaner ici et là au fil des rayons. Oui, j’admets que les piles à la manière de celle de Denis Pesnot ont quelque chose qui me plaît, ou peut-être même me rassure. C’est comme une certitude qu’il y aura toujours de quoi me nourrir intellectuellement. Que je ne manquerai jamais de rien. Que tout est à portée de main.

Et où que j’aille, la première chose que je remarque, c’est la présence ou non de livres. J’aime qu’il y en ait partout, que certains soient en piles au sol, qu’il y en ait près du lit, sur la table à café, partout je vous dis. Autant, une profusion de bouquins m’attire, autant une foule me rebute. Il est vrai que bien des livres m’ont davantage parlé ou inspirée que bien des gens. Mais ce serait là un autre débat.

Et ce midi, alors que je me dis pour la énième fois depuis le début de la semaine qu’il est plus qu’urgentissime que je range mon bureau, je regarde mes piles au lieu de bouger. Et je suis bien.

Ne tentez pas de me retenir

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Et toujours cette peur, quand je m’investis dans quelque chose, qu’on finisse par me couper les ailes pour une raison ou une autre ou qu’on me freine dans mes élans. Surtout quand mes projets, mes rêves, mes ambitions et mes idées impliquent plus que ma seule personne.

Et à cause de cette crainte que l’autre, les autres, ne sachent pas aller au bout d’un rêve fou ou d’une idée saugrenue, parfois garder pour soi le rêve ou l’idée. Ne pas les dévoiler pour embarquer dans ceux-ci des gens qui n’auront pas ma ferveur, celle ou celui qui baissera les bras à la première difficulté.

Et puis, finalement, peut-être, devenir de plus en plus solitaire, pour ne pas qu’on tente de me retenir au sol alors que je rêve de voler, pour ne pas que sous prétexte de partage on pose une cage autour de moi, pour me plier le moins possible à des règles – sauf s’il est absolument impossible de faire autrement -, pour que personne ne me retienne, alors que je m’apprête à partir.

Et quand j’entre dans la vie de quelqu’un ou que quelqu’un entre dans la mienne, il reste toujours une part de moi qui ne sera jamais abordable, même quand je me sentirai en confiance. Et ce, de plus en plus et plus que jamais. Autant me suis-je ouverte récemment, une fois de plus, autant tranquillement mais sûrement, je me ferme. Seules mes ailes se déploient. Ne tentez pas de me retenir.

Libre je suis, libre je serai.