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Naît-on solitaire?

nancie richers

Est-ce qu’on décide soi-même d’être solitaire ou cela se fait-il dès l’enfance? Il m’arrive de me poser cette question sans trouver la réponse. Il m’arrive de me revoir enfant, organisant les jeux pour ma sœur et les autres et m’isolant, avec un livre. Il m’arrive aussi de repenser à ce fait relaté par maman, mais dont je n’ai pas le souvenir: celle d’une enfant qui griffait ceux qui s’approchaient de trop près. Ou de revoir cette adolescente rêveuse dans une bibliothèque silencieuse, entre une pile de livres et des pages noircies de poèmes. Ou cette jeune femme qui regardait l’homme dormir dans son lit, incapable de trouver le sommeil sauf si elle allait retrouver le sofa du salon. Ou cette femme de 45 ans que je suis qui ne laisse entrer dans sa vie que ceux qui la laisseront faire ce qu’elle aime le plus: écrire. En fait, la seule chose qu’elle sache à peu près bien faire, en dehors du café.

Tout s’est-il joué dès mon plus jeune âge ? Je ne saurai peut-être jamais. Je sais seulement que plus ça va, plus le côté solitaire prend le pas sur le côté sociable à mes heures que je possède aussi. Que la gamine qui allait de livre en livre, à l’instar de la lectrice de Nancie Richers, est toujours en moi. Très vivante.

Comme je sais aussi, par ailleurs, que j’aime partager, sinon je ferais autre chose que vous faire part de mes découvertes et de mes états d’âme. Mais je sais aussi qu’écrire remplace une vie que je n’ai pas: une vie de sorties avec des amis, une vie de famille avec des enfants, une vie amoureuse. J’ai probablement laissé moi-même s’étioler la première au fil des ans. Quant à la dernière, elle est épisodique, intense, brève, ou alors tout simplement inexistante, selon les époques.

Il me reste donc les mots. Il me reste aussi la musique et la peinture. Des souvenirs. Et probablement le droit de rêver. Et c’est déjà beaucoup.

Aussi libre que moi

catherinemayet

Je serais restée là, à l’écart, comme la lectrice de Catherine Mayet. Sans prendre de place, et même muette. Le temps que L. devienne libre de son temps, libre dans sa tête, libre de vivre une vie autre que celle des urgences et du travail qui s’empile, une vie autre que celle des soucis et des frustrations. Et je serais restée dans la marge le temps qu’il parvienne à cette liberté à laquelle il aspire et qui n’est qu’une question de quelques semaines, de semaines trop remplies, de semaines qui vont le bouffer, de semaines qui l’épuiseront, mais qui le mèneront au but qu’il s’est fixé, à cette liberté.

Oui, je serais restée entre parenthèses, mais il n’a pas voulu m’imposer cette solution, préférant s’isoler et se retirer de notre univers à nous. Et pourtant, malgré cette coupure qu’il s’impose pour ne pas perdre de vue ses objectifs et les mener à bien, je ne peux m’empêcher de penser que nos vies se croiseront à nouveau. Qu’un jour sa tête et ses heures seront libres. Et que peut-être je pourrai lui chanter ces mots d’une chanson de Calogero:

Tu peux venir te poser sur moi
Je ne veux rien t’imposer
Reste aussi longtemps que tu voudras
Si le voyage à mes côtés
Peut simplement te garder
Aussi libre que moi
Aussi libre que moi
Aussi libre qu’on soit
Si tu es comme je crois
Aussi libre que moi

N’aie pas à craindre de me bouleverser
Ce qui pourrait arriver
Je te laisserai sur ma peau
Te tatouer
À mon anneau t’accrocher
Et sans barreau te garder
Aussi libre que moi
Aussi libre que moi
Aussi libre qu’on soit
Si tu es comme je crois
Aussi libre que moi

Ne résiste pas à cette envie
Viens contre tout, contre moi
T’engager comme avec toi je le suis
Sans garde-fou et rester
J’ai fait le vœu de te garder
Aussi libre que moi
Si tu es comme je crois
Aussi libre que moi
Aussi libre que moi
Aussi libre que moi
Aussi libre qu’on soit

Si tu es comme je crois
Aussi libre que moi
Aussi libre que moi
Aussi libre que moi
{ad libitum}

Et si un jour la page blanche ?

stephane_bulan

Et moi qui leur prête des vies, qui leur invente des histoires, qui sème au gré de mes trouvailles sur des pages et des pages, avide de les faire s’animer, de les raconter, de parfois me glisser en elles, de les partager, viendra-t-il un jour où elles se tairont, où je me retrouverai devant la page blanche, à ne plus être en mesure de les faire s’exprimer à travers moi ? Viendra-t-il un jour où je me lasserai de les voir prendre toute la place ou sont-elles devenues aussi importantes qu’une passion amoureuse qu’on nourrit jour après jour ?

À l’heure où la lectrice/écrivaine de Stéphane Bulan se trouve confrontée à cette page qui s’ouvre – la page de garde d’un livre ou celle qu’elle a à noircir de ses mots-, je me demande si ce jour viendra où je serai muette, dans l’incapacité de les raconter et de livrer leurs secrets.

Je n’imagine pas ce jour et pourtant il est possible qu’il arrive… Et s’il arrive un jour, ce n’est pas mon intérêt qui se sera perdu mais celui de mes lecteurs. Comme dans toute passion amoureuse, où quand un des deux quitte la scène, celui ou celle qui y croyait ne peut tenir bien longtemps sans objet de désir.

Non, je n’imagine pas ce jour. Car ce plaisir de partager mes lectrices n’est aussi vital que boire ou manger.

Quand je serai vieille

strij

Et quand j’aurai l’âge de la lectrice d’Abraham van Strij, les livres existeront-ils toujours ? Ou auront-ils tout à fait disparu ? Il y a si longtemps qu’on nous dit que l’objet-livre entrera en désuétude à brève échéance que j’ai du mal à le croire, moi, l’ex-libraire qui allais être sans emploi il y a 15 ans parce qu’il n’y aurait plus de livres… Laissez-moi donc douter de l’éventuelle disparition des livres. Laissez-moi rêver que dans 40 ans je lirai encore et des livres récemment parus, de plus.

Retour au pays de Lali

barremitaines

Et il faisait enfin bon l’hiver aujourd’hui, un hiver doux qui donne envie de marcher et non pas de rester chez soi. Un hiver de ciel bleu qui donne des ailes. Oui, comme il faisait bon l’hiver.

Et si parfois je me plains, ce n’est que du froid. Mais quand le mercure frôle le zéro, je suis la première dehors à respirer, à vivre, à sourire. Et j’en ai profité.

Puis est venue l’heure de donner des nouvelles à Nancy et à Christiane, puis de retourner tranquillement dans ma bulle, là où je rêve. Au pays des mots. Au pays des aventures de mes lectrices, au pays des livres que je lis, au pays des phrases qui me reviennent, au pays des toiles sur mes murs, au pays des chansons que je fredonne, au pays du café que je sirote tranquillement.

Carpe diem

keisai_eisen

Carpe diem. Il me semble ne lire que ça ces jours-ci. À la fin d’une lettre de Jocelyne. À côté du pseudo d’Eugénie sur MSN. Dans un article de revue. Partout.

Mais combien savent que cette phrase est du poète Horace et que ce n’est que le début du message ? Qu’en entier il dit: Carpe diem (quam minimum credula postero) ? Et qu’il signifie quelque chose comme « Cueille le jour [et sois] la moins curieuse [possible] de l’avenir » ? Peu, sûrement. Car il n’est pas dit dans le texte original, de profiter du jour présent, comme les uns et les autres semblent le croire, mais bien de cueillir le jour. Et cela sans perdre de vue la notion de discipline de vie. Celle de l’hédonisme que prônait Horace.

Prenez le jour comme il vient à vous, mais en quelque sorte ne vous perdez pas, vous. Ainsi peut-être se termine la lettre que lit la lectrice de Keisai Eisen et qui la laisse dubitative face au sens qu’elle doit donner à cette phrase. Laisssons-lui le soin de cueillir le jour. Elle saura bien ce que ces mots veulent dire, quand l’heure viendra de les appliquer.

Une nuit qui commence

llor

Et j’ai passé une partie de la journée avec elles: mes lectrices. À les classer, à les redimensionner, à les renommer, à chercher de l’information concernant les artistes qui les ont peintes. Et je suis restée dans ma bulle, devant cet écran, si bien que quand j’ai décidé de faire la sieste, à la fin de l’après-midi, parce que mes yeux n’en pouvaient plus, je me suis carrément endormie.

Et là, je me retrouve au cœur de la nuit, éveillée, dans le silence qui gravite. À ne pas savoir si je ferai comme la lectrice de Llor, à savoir prendre un livre et peut-être passer la nuit avec lui. Ou alors choisir une musique pour me laisser bercer. Ou écrire. La nuit est tellement propice à toutes ces choses qui me rendent heureuse. D’autant plus qu’il reste du chocolat.

La solitude pour penser

timothyjclark

La solitude est l’élément des grands penseurs. (Christine de Suède)

Grands penseurs ? La lectrice de Timothy J. Clark semble se poser la question, tout comme je me la pose. Penseurs, je veux bien, mais grands penseurs me semble un peu exagéré. Car oui, je l’admets, la solitude est propice à la réflexion, mais de là à dire que les solitaires sont de grands penseurs, il y a tout de même une marge selon moi.

Et je parle en connaissance de cause, moi, la solitaire, qu’on n’apprivoise pas facilement, qui se terre dans sa bulle pour réfléchir et/ou écrire. Je ne m’estime pas être du calibre des grands penseurs de ce monde, même si j’ai bien mes quelques théories sur la vie, très flexibles, la plupart faites de peut-être, dans mon obstination à laisser place au plus grand éventail possible de possibilités.

Par contre, oui, pour réfléchir, il faut un minimum de solitude. On n’arrive à rien qui vaille dans le tumulte et le bruit, dans le brouhaha ou la foule. Donc, tout ça pour dire que Christine de Suède avait presque raison.

Trois jours de liberté

raetze

Et ma semaine est finie. Enfin, ma semaine de travail, devrais-je dire. Et devant moi trois jours au pays de la liberté, chez moi. Trois jours où je vivrai à mon rythme, pieds nus, telle la lectrice de Silke Raetze. Trois jours où je porterai comme elle des vêtements d’été pour faire semblant que l’hiver est fini. Trois jours où je serai dans ma bulle, loin des demandes pressantes et du brouhaha. Trois jours avec ma musique et mes mots. Trois jours au pays de la lectrice que je suis. Au pays des lectrices de mes pages.

Libre.

Où sont passés les enfants ?

traînesauvage

Le ciel est bleu et il fait beaucoup plus doux, si bien que je suis allée marcher un peu.

Je les ai cherchés, mais je ne les ai pas trouvés. Aucun en train de faire un bonhomme de neige. Aucun à glisser comme nous le faisions sur nos traînes sauvages, maintenant vétustes. Aucun à se tirailler en se lançant des boules de neige. Mais dites, où sont passés les enfants par une si belle journée ? Je ne peux croire que leurs parents les tiennent enfermés ou qu’ils soient tous affalés devant leur ordi ou un jeu. Sont-ils tous enrhumés, résultat des derniers froids ?

J’aurais voulu photographier leurs jeux et les entendre rire. Mais les enfants n’étaient pas dehors en ce bel après-midi. On aurait pu se croire en pleine semaine avec ce vide désolant malgré le ciel éblouissant.