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Ce que mots vous inspirent 942

La littérature est plus qu’une succession de mots. (Claudie Gallay)

*encre sur papier de Susanne Maria von Sandrart

Obstinément 1

si je quittais d’un bond ma chair
pour le large où l’instant s’échoue
— ô doux repos d’être à la traîne
et hors de soi désadvenu
de suivre ses jours de travers —
je peindrais sur des toiles d’air
en profil perdu ma tristesse
et ce bon vent me porterait
en exil familier tout bas
au bord extrême de ma vie

Martin Labrosse, L’obscur obstinément

*choix de la lectrice signée Henri Manguin

Quand Histoire et histoire s’entremêlent

Avec La femme de nos vies, Didier van Cauwelaert fait une incursion réussie dans l’Histoire afin de mettre de l’avant la vie de certains personnages marquants reliés de près à un épisode important du régime nazi, à savoir la transformation de l’hôpital psychiatrique d’Hadamar en « centre de mise à mort ». C’est là qu’Ilsa, la grand-mère de Laurence que va rencontrer le narrateur, a sauvé celui-ci de l’euthanasie. Involontairement.

En effet, David, même s’il était Juif, était destiné à vivre. Fils d’une des scientifiques les plus remarquables de son époque, laquelle lui avait transmis suffisamment de notions avancées pour qu’il soit en mesure de créer un jour la bombe atomique prisée par tous les peuples en pleine Seconde guerre mondiale et grâce à un QI qui le place au-dessus de la mêlée, David ne voulait plus vivre dans l’Allemagne des années 1940. Pas plus que dans celle de l’après-guerre. C’est pourquoi il a préparé Jürgen à prendre sa place, afin qu’il soit heureux pour deux, lui qui se sentait incapable de l’être un jour. C’est ainsi que le jour où tous les enfants dits « anormaux » ont été euthanasiés, Jürgen a été épargné et emmené par Ilsa Schaffner vers un lieu réservé aux génies. Malgré elle. Parce qu’elle n’avait pas le choix et qu’il n’était pas question qu’elle arrive sans son génie, même si cela impliquait des heures et des heures de travail pour elle afin de le rendre crédible aux yeux de ceux qui attendaient de lui des miracles.

C’est cette histoire que va raconter celui qui s’appelle désormais David à la petite-fille d’Ilsa alors que cette dernière est sur son lit de mort. Sa propre histoire, celle de David dont il a pris la place, et le rôle de sa grand-mère à qui il doit la vie, laquelle a, comme d’autres jeunes de son époque été séduite par le grand projet d’Hitler avant de se rendre compte dans quoi le peuple allemand s’était embarqué. Car Ilsa n’est pas uniquement ce que l’Histoire a retenu d’elle lors du procès de Nuremberg, mais aussi un être humain, une femme, une rebelle, et le premier amour du narrateur, la femme de sa vie, celle qu’il n’a jamais oubliée, celle à qui il doit la vie et le David d’origine la postérité.

Le narrateur créé par Didier Van Cauwelaert raconte à Laurence pendant une longue conversation qui s’étale sur 24 heures, interrompue seulement par le sommeil, où il en est dans sa vie, ce qu’il espère de celle-ci maintenant qu’il ne lui reste plus que ses souvenirs pour vivre… et peut-être cette jeune femme à qui il s’est livré, cette femme qui est le sosie de sa grand-mère.

Le roman, inspiré par une histoire qu’a raconté un rescapé d’Hadamar à l’auteur en 2005, est un roman bouleversant qui met en scène deux êtres qui ne se connaissaient pas et qui seront réunis à jamais, grâce au talent de Didier Van Cauwelaert qui, avec juste assez de détails, installe le contexte historique avant d’entrer dans l’intimité de cet homme qui a porté toute sa vie un lourd secret connu de deux seules personnes : Albert Einstein et Ilsa Schaffer.

La femme de nos vies, un superbe roman qui nous prouve une fois de plus le grand talent de conteur de Didier Van Cauwelaert.

Des fleurs, des pots, des couleurs

Les gens se sont passé le mot : il y a des fleurs presque partout!

Un peu de vert, un peu de rose

Décidément, le printemps nous en fait voir de toutes les couleurs!

Ce que mots vous inspirent 941

Il est vain de dire que les êtres humains se satisfont de la tranquillité; ils ont besoin d’action et ils l’inventeront s’ils ne la trouvent pas. (Charlotte Brontë)

*toile de Bobbi Boyd

Les vers de Jonathan 3

je ne dormirai plus
j’écouterai
ta respiration
s’enrouler
autour de mes côtes

petites crevasses d’étreintes

Jonathan Lamy, Je t’en prie

*choix de la lectrice de Christian Munch

La vie est un roman

Valaida Snow a eu une vie tellement rocambolesque que les rares biographes qui se sont intéressés à elle ont eu du mal à démêler le vrai du faux tant celle-ci s’est appliquée à enjoliver ou à noircir certains épisodes de sa vie au profit du public à qui elle s’adressait, tant et si bien que la trompettiste, comédienne et chanteuse métisse avait tout pour devenir un personnage de roman. C’est ce à quoi s’est employé Pascal Rannou dans Noire, la neige, qui est à la fois le portrait d’une époque, une histoire du jazz et celle d’une femme que (presque) rien n’a arrêtée au cours d’une vie qu’il a beaucoup romancée afin que Valaida Snow se trouve mêlée à tous les événements importants de l’histoire des États-Unis comme du reste du monde.

Née en 1902 à Chattanooga (Tennessee), ville immortalisée par Glenn Miller, Valaida Snow n’est pas restée longtemps dans son Sud natal, appelée ailleurs par la musique ou pour fuir la ségrégation raciale. Chicago, New York, Paris ne sont là que quelques-unes des nombreuses villes où elle a posé ses valises, en compagnie des siens ou seule, alors qu’elle tentait de se tailler sa place parmi les grands de la musique, aux côtés de Louis Armstrong et de Django Reinhardt.

Où est le vrai dans ce roman inspiré par Valaida Snow? Faut-il vraiment le chercher alors que celle dont il est question s’est amusée toute sa vie à brouiller les pistes et que l’auteur s’est appliqué à suivre ses traces? Où est le faux dans la série d’anecdotes qui s’enchainent dans ce roman où l’auteur a choisi le « je » pour nous raconter les aventures de son héroïne?

Peu importe. Tout cela se passe ailleurs. Partout. Dans des clubs tenus par des individus du monde interlope de Kansas City ou de Chicago, au célèbre Cotton Club de Harlem, qui a inspiré un film à Francis Ford Coppola, dans le Paris des surréalistes, à Auschwitz, où on croise Alma Rosé, la nièce de Mahler qui y dirigeait l’orchestre des femmes.

Valaida Snow est chaque fois aux premières loges pendant cinquante ans. Du moins le temps de ce roman historique qui s’écarte souvent de ce qu’on sait de Valaida Snow. Après tout, celle-ci n’était-elle pas une grande affabulatrice en même temps qu’une trompettiste hors du commun, ce qui lui a valu sa renommée autant que ses frasques?

Noire, la neige ne prétend pas être autre chose qu’un roman même s’il met en vedette une musicienne un peu oubliée. Et c’est sûrement pour cette raison qu’on se laisse prendre au jeu et qu’on se plait à croiser tous ceux qui ont marqué la musique comme la littérature et l’Histoire : Joséphine Baker, Duke Ellington, André Breton, Jean Cocteau, Robert Desnos, Boris Vian, Nancy Cunard, Charlie Chaplin et bien d’autres.

Noire, la neige : pour le plaisir de suivre une trompettiste de jazz au parcours des plus improbables, réinventée le temps d’un roman par un conteur qui connaît la musique et qui n’a pas froid aux yeux. Pascal Rannou s’est amusé à nous inventer une héroïne. Prenons plaisir à la suivre. Après tout, Alain Resnais l’a affirmé : La vie est un roman.

Titre pour le Challenge Des notes et des mots challenge-des-notes-et-des-mots-4.jpg

D’autres iris

Juste pour le plaisir…