C’est la lectrice du peintre Nikolai Fydorovich Sokolov, dont toute trace a disparu de la toile, qui a ce soir parcouru le recueil de Paul Éluard. Avec concentration. Comme si chaque mot portait en lui un nouveau sens. Puis elle est partie, comme elle était venue, en laissant le livre ouvert sur ces vers :
Avec tes yeux je change comme avec les lunes
Et je suis tour à tour et de plomb et de plume,
Une eau mystérieuse et noire qui t’enserre
Ou bien dans tes cheveux ta légère victoire.
Et quelques notes sont venues se poser sur ses lèvres. Puis des mots. La lectrice peinte par Akiko K. MacDonald venait d’entrer dans Le corridor du groupe Harmonium.
Une âme s’est mise à danser
Comme un voile sur la pensée
Danse pour me faire chanter
Les yeux fermés pour mieux te voir
La fin d’un gros trou noir
Oublier la mémoire
D’un geste improvisé
Mon âme voulez-vous danser?
Un arbre s’est dessiné
Tout le long de mon dos
Comme tous les déracinés
Ses racines sont en haut
Tout le monde n’a vu que l’écorce
La forme déguisait la force
Moi, je brûle de la tête aux pieds
Mon corps, veux-tu me laisser?
Seul, ensemble
Plus on est haut, plus tout s’assemble
Comme c’est beau
De tout laisser vivre sans dire un mot
Seul, ensemble
Plus on est loin, plus on se ressemble
Le repos, c’est mourir pour apprendre à vivre
Laisser vivre, c’est mourir quand il le faut
Ma tête s’est mise à bouger
Comme le bout d’une chandelle
La raison part en fumée
On n’aura plus besoin d’elle
La flamme sort des deux cotés
Moi, je brûle de la tête aux pieds
Au milieu de mon corps,
Monte un grand corridor
Rêver d’ailleurs aux parfums envoûtants. De plages sur lequel les vagues déroulent leurs plis. De villes aux noms imprononçables. De pays chantés par les poètes. De fruits dont le jus dégouline sur le menton. De fleurs qui embaument en dansant sous le soleil. De ciels autres que le mien. Rêver. De lui, de nous, dans ces ailleurs.