Il naît toujours sur les lèvres de celle qui lit des mots doux. Sur celles de la lectrice de Maurice Millière que le bonheur fait rayonner. Et aussi sur les miennes, quand je lis ce que m’écrit mon aimé.
Il naît toujours sur les lèvres de celle qui lit des mots doux. Sur celles de la lectrice de Maurice Millière que le bonheur fait rayonner. Et aussi sur les miennes, quand je lis ce que m’écrit mon aimé.
Nous marchions dans les rues du Vieux-Québec. Il y a un an jour pour jour. Puis Armando a disparu et est revenu avec un air mystérieux. Ce n’est que quand nous sommes rentrés, très tard, que j’ai su ce qu’il y avait dans le sac. La lectrice qui était dans la vitrine de la rue du Petit-Champlain. Qu’il a lui-même installée sur les rayons. Pour qu’il puisse veiller sur moi à travers elle jour après jour… Et je vais vous dire : elle réussit très bien.
Et tandis que peu à peu je commence à songer à cette nouvelle journée, je souris. C’est la dernière cette semaine. Et lundi est férié. Quatre jours de congé pour faire le pont entre août et septembre. Et je souris encore. Demain, je pourrai prendre la place de la lectrice de Suwannee Sarakana et regarder le ciel sans me presser.
J’ai vu des enfants en photo quand ils n’avaient six et sept ans. J’ai aussi vu la cape qu’elle qu’elle est en train de tricoter pour sa petite-fille de quatre ans. Et la photo de son mari quand elle m’a emmenée au mausolée un samedi matin. Je sais aussi que son fils ne voit plus, ne marche plus, qu’une méningite a modifié le cours de sa vie il y a 27 ans, alors qu’il avait 17 ans. Je sais qu’elle va passer toutes ses journées avec lui, maintenant qu’elle a pris sa retraite. Où elle a travaillé pendant un quart de siècle, où elle a habité en arrivant ici, où elle vit maintenant et même où elle a un appartement, près de Lisbonne.
Je peux la croiser trois jours de suite à l’arrêt d’autobus et faire un bout de trajet avec elle, et ne plus la voir pendant plus d’une semaine. Bien sûr que je pourrais lui téléphoner : j’ai son numéro de téléphone. Mais j’attendrai qu’elle me dise que je peux le faire. Je ne m’immisce pas dans la vie des gens. Et pourtant, j’aime quand Maria Lourdes me parle du Lisbonne où elle a grandi. J’aime quand elle me parle avec gourmandise de la cuisine de son pays natal. Des odeurs de cette ville. Du Taje. De Porto où son frère vit.
Le reste, je l’imagine. Les livres qu’elle ne lit peut-être pas. Un décor qui ressemble à celui de la lectrice d’Albert Reuss, mais qui n’a peut-être rien du sien.
Je ne sais que ce qu’elle me raconte quand je la rencontre. Et pourtant, je l’ai croisée souvent, des semaines même, avant que je ne lui adresse la parole. Ce jour-là, elle portait un t-shirt avec le drapeau du Portugal.
Je fermerai les yeux. Je m’inventerai des lieux connus ou dont je rêve. Il y aura du soleil et des fruits. Un livre. Celui que j’aime. Et j’entrerai dans le décor peint par Anina Porter Fuller. Je serai sa lectrice le temps de mon rêve. Et je m’étirerai jusqu’à ce que la vie hors de celui-ci me pousse hors de mon lit, vers mes toiles, les fleurs et la vie tout court.
Pour leur première Saint-Valentin, il lui avait offert un ouvre-boîte électrique. Pour son anniversaire, un nouveau pommeau de douche. Pour Noël, un autre bidule électrique quelconque. Oui, des hommes comme ça, ça existe vraiment. Hélas. Même que pour un autre anniversaire, il lui avait offert un horrible arrangement de fleurs en tissu. La première chose qu’elle ait jetée après l’avoir viré avec son stock de gugusses inutiles. Or, parfois il lui arrive de penser à tout ça quand elle se bat avec le foutu ouvre-boîte.
Quand ça arrive, elle va s’asseoir sur son lit. Les fleurs n’ont plus la fraîcheur de celles peintes par Maureen Thompson, mais elles sont un vrai cadeau d’amoureux. Comme les livres qui sont tout à côté. Et quand elle regarde ses trésors, elle sait une chose. Enfin deux. Celle-ci : celui qu’elle aime ne lui offrira jamais un boulanger électrique, il préférera aller lui chercher du pain tous les matins si elle en a envie. Et surtout, celle-là : il l’aime.
Est-ce parce qu’à la même date l’an dernier j’étais en vacances que j’ai une telle envie d’être ailleurs? De partir pour Québec ou de prendre l’avion, de me promener rue Saint-Laurent ou d’être au bord de la mer? Je sais juste que je serais heureuse dans la toile de Max Beckmann. Très heureuse. Encore plus s’il y était avec moi. Et probablement qu’il le serait aussi. Enfin, je crois.
Est-ce ce qu’on sait, ce qu’on ne sait pas, ce qu’on voudrait tant savoir, qui fait qu’on ne dort pas certaines nuits? Est-ce le mélange de tout ça? Est-ce l’un plus que l’autre?
À l’heure où le sommeil n’est pas là, où je n’ai de choix que faire abstraction des aiguilles de l’horloge puisque je sais qu’il ne viendra pas, à l’heure où les lumières sont éteintes ailleurs et où le silence est apaisant, je suis entrée dans la toile du peintre suisse Walter Sautter, j’ai allumé la lampe et j’ai fait du café. Quelques livres sont ouverts et je ne sais lequel encore aura toute mon attention.
Je n’entends que les battements de mon cœur dans la nuit noire. Aucun miaulement. Je n’ai de chats qu’en porcelaine.
Il va jeter un dernier regard par la fenêtre avant de ramasser le livre pour l’avion. Dans quelques heures, Lisbonne, SA ville, l’aimée entre toutes, celle qui l’a mis au monde et qui l’inspire. Puis, après, l’Algarve. Le soleil, la mer, les falaises et tous ces endroits qu’il affectionne. Puisse Armando trouver là-bas de nouvelles idées, des images à retenir, des histoires à nous raconter. Et surtout, être heureux.
*sur une toile de Pierre Lefebvre
Il y aura toujours, saison après saison, ces matins près de la fenêtre où s’écrivent toutes seules quelques lignes, état d’âme, question ou poème, réflexions éparses face au nouveau jour qui vient dont on sait tout et dont on ne sait rien. Il y aura toujours, jour après jour, ces premières heures à regarder le ciel tandis que des mots glissent sur le papier.
*sur une toile de Poul S. Nielsen
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