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Les planchers courbes 3

Les livres, ce qu’il déchira,
La page dévastée, mais la lumière
Sur la page, l’accroissement de la lumière,
Il comprit qu’il redevenait la page blanche.

Il sortit. La figure du monde, déchirée,
Lui parut d’une beauté autre, plus humaine.
La main du ciel cherchait sa main dans le jeu des ombres,
La pierre, où vous voyez que son nom s’efface,
S’entrouvrait, se faisait une parole.

Yves Bonnefoy, Les planches courbes

*choix de la lectrice de Julia Beck

Les guetteurs

Ils sont là à veiller. Sur vos gestes, sur vos mots et même sur vos intentions.
Il faut bien quelqu’un pour vous remettre sur le droit chemin si jamais vous osez ne pas suivre les directives à la lettre. Quelqu’un pour mettre les points sur les « i » parce qu’il le juge nécessaire. Quelqu’un qui scrute le moindre de vos gestes pour vous prendre en défaut. Quelqu’un qui jouera les moralisateurs au besoin.

Ils sont là. Pas très loin. Sûrs d’eux. Ils vous ont à l’œil.
Du moins le croient-ils.
Ils ne savent pas qu’ils n’existent pas malgré leur uniforme de redresseur de torts qu’ils exhibent comme le plus doré des trophées.

Ils ignorent que vous ne les voyez plus. Ne les entendez plus.
Les livres sont les meilleurs boucliers.

*toile d’Emma Fordyce MacRae

Lentement

Réapprendre les sons et les images d’un quotidien bien différent de celui qui a été mien pendant sept jours.
Plus de vagues, plus de bateaux.
Quelques roches ramassées pour le souvenir.
Des photos à vous offrir dans quelque temps.
Le temps de les trier, de les réduire, d’organiser.
Lentement.
Parce que nulle envie de ranger trop vite les souvenirs.

*toile d’Aksel Waldemar Johannessen

Question sans réponse

Tous les jours, et encore plus en ce moment, je me pose une question. Pourquoi a-t-il fallu que la Nouvelle-France ne longe pas l’Atlantique? Mais nul ne peut me fournir la réponse.

*illustration de Gürbüz Dogab Eksioglu

Secret…

Je vais vous dire un secret… J’espère que ma vie ressemble un peu à cette scène peinte par Gwen Meyerson. Autrement dit, que le beau temps est le plus souvent au rendez-vous de mes vacances…

Respirer

Et dans le silence du matin, à cette heure où il faisait jour il y encore peu de temps, juste respirer. Longuement respirer. Écarter de mon esprit quelques remarques glanées ici et là au fil des deux derniers jours alors qu’il a fallu vivre en groupe. Parce qu’on doit, semble-t-il, faire le point. Une fois par année. Pour mentionner les bons coups. Ne pas négliger ce qui a été acquis. Analyser les courbes descendantes. Semer. Et prolonger les journées bien chargées. Autour d’un verre, d’un repas. Voire même d’un samedi à la campagne.

Mais il faudra faire sans moi. J’ai besoin de respirer. Et je n’y arrive pas en groupe. Vraiment pas.

*toile d’Henri Matisse

Ici

Parfois. Souvent. Rêver d’ailleurs. Et pourtant ce bonheur d’être ici et pas ailleurs en cette minute où le ciel n’a pas les mêmes couleurs côté est et côté ouest.
Puis caresser du bout des doigts les livres empruntés hier. Hésiter entre un album jeunesse et un recueil de poèmes.
Sentir sur sa peau le vent du matin, encore frais et s’attarder au chant d’un oiseau qui a fait son nid dans l’arbre voisin.

Et se dire qu’aujourd’hui on est bien. Ici.

*toile de John Henry Niemeyer

À pleines gorgées

C’est l’heure du deuxième bol de café et des livres, des oiseaux qui s’animent et de la douceur de la journée qui se trame. C’est l’heure du bonheur à pleines gorgées. Une heure à nulle autre pareille.

*illustration de Jayme MacGowan

Pour abolir les frontières

Et parfois, j’entre dans ma bulle.
Je sirote mon café, assise sous l’arbre qui est dans ma tête.
Un oiseau dont je ne connais pas le nom me berce de son chant.

Et sur mes genoux, un livre ouvert.
Pour abolir les frontières.

*illustration de Cynthia Orenztajn

À peine quelques mots

À peine quelques mots. Il en faut si peu pour que j’oublie tout. Pour que l’essentiel prenne la couleur d’une phrase. Pour que tout s’efface de visages ou de lieux.

À peine quelques mots. Pour remplacer ceux qu’on ne (me) dit plus. Ou ceux trop usés qu’il vaut mieux ne pas entendre.

*toile de Francesc Serra Castellet