Julien Clerc interprétant Fais-moi une place
*toile de Neils Larsen Stevns
Nous avons tendu des prières vides
l’insomnie s’installe en un rêve éveillé
nous coulons
enroulés de croissance mythiques
au gré de forces intangibles
pris à des chevelures d’algues aux racines secrètes
aveuglés de nuit glauque
tirés vers des fonds de forêts
leurrés d’enchantements
heurtés à d’innombrables épaves
centenaires
ignorées.
En vain
nous n’aurons pas atteint
le fond de tous nos rêves.
Marie Saint-Jacques-Guimont
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)
*choix de la lectrice de Herman Schouwenburg
Souvenirs
Je vivais en des jours inondés de lumière.
Sans jamais me douter que bientôt un brouillard
Voilerait pour toujours l’éclat de mon regard.
Ô souvenirs d’alors, vivez sous ma paupière.
Éclairez tous mes jours, beaux astres radieux,
Afin qu’après seize ans je puisse voir encore,
Dans mes sombres pensées, un ciel qui se colore,
Une nature en fête, un sourire joyeux.
Lorsqu’au sein de ma nuit, je fais chanter ma lyre,
Il me semble revivre et je rêve parfois,
Que par mes yeux ouverts dans mon cœur je reçois
Le charme des beautés dont ma nuque s’inspire.
Clara Lanctôt
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)
*choix de la lectrice de Zhong-Hang Huang
Paysages
Je veux de l’infini au fond du paysage;
Mon corps libre se heurte aux angles des cités;
Toute barrière est destructive de beauté,
Et la rue qui m’enserre est un obscur passage.
Je veux de l’infini dans mon amour borné,
Et c’est pourquoi je vois au-delà d’un visage,
Pourquoi dans un regard je cherche un paysage,
D’espace, d’inconnu, de rêve environné.
Je veux de l’infini autour d’obscurs passages,
Et je veux que mon âme, au cercueil de mon corps,
Sous les rames croisées de mes doigts dans la mort,
Vogue, les yeux fermés, vers les grands paysages.
Marie le Franc
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)
*choix de la lectrice de Carl Vilhelm Holsoe
Nos petits souvenirs
Ils sont là, tout vivant, mes plus chers souvenirs,
Ils sont là relégués au fond de leur demeure,
Coffret aux vieux chiffons de regrets, de plaisirs,
Qui font qu’en les voyant, l’on sourit ou l’on pleure.
Reliques! doux trésors! que dites-vous tout bas
A la femme qui songe et près de vous soupire?
Des mots mystérieux qui ne s’exprime pas,
Mais provoquent toujours une larme, un sourire.
Vous dites qu’ici-bas, tout se change en douleur,
Que le plus beau rêve est une pure folie,
Un mirage trompeur, et que de notre cœur
Tombe l’illusion, même la plus chérie.
Vous êtes là vivants, mes tendres souvenirs,
Je veux vous contempler, pieux débris que j’aime,
Vieux chiffons tout remplis de regrets, de plaisirs,
En chacun, je retrouve une part de moi-même!
Atala (Léonise Valois)
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)
*choix de la lectrice de Janet Hill
Les rêves morts
Je voudrais pour aimer avoir un cœur nouveau
Qui n’eût jamais connu les heures de détresse,
Un cœur qui n’eût battu qu’au spectacle du beau
Et qui fût vierge encor de toute autre tendresse;
Mais je porte en moi-même un horrible tombeau,
Où gît un songe mort, loin de la multitude :
J’en ai scellé la porte et seul un noir corbeau
Du sépulcre maudit trouble la solitude!
Cet oiseau de malheur, c’est l’âpre souvenir,
C’est le regret des jours vécus dans la souffrance,
Qui ronge jusqu’aux os mes rêves d’avenir,
Beaux rêves glorieux, morts de désespérance.
Sans cesse l’aile sombre au fond de moi s’ébat,
Son grand vol tournoyant fait comme la rafale,
Qui siffle en accourant vers la fleur qu’elle abat
Et disperse les nids, dans sa course fatale.
Pourtant, d’un port lointain, si le vent, quelquefois,
M’apporte la chanson d’un ami sur la route,
À l’émoi de mon cœur je reconnais sa voix,
Car il cesse de battre, et tout mon être écoute.
Gaétane de Montreuil
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)
*choix de la lectrice de Christian Heuser
Le Saint-Laurent
Si vous n’avez pas vu sa rive enchanteresse,
Si vous n’avez bruni sous sa rude caresse,
Vous ne comprenez pas
Ce que ressent mon cœur quand je revois la plage
Du Saint-Laurent superbe et que sur le rivage
Je marche à petits pas.
Vous ne comprenez pas ce que m’est la falaise,
Où je grimpais enfant, le fleuve où seule, à l’aise,
Sur le flot écumant
Dans un canot léger, j’allais braser l’orage,
Quand l’onde est en furie et le nordet en rage
Tout gris le firmament.
Vous ne comprenez pas ce que chantent les vagues
Aux étoiles de mer, aux oursins et aux algues,
De leurs voix de cristal.
Cette berceuse est douce et pleine d’harmonie,
Pitoyable, elle endort à l’heure où l’insomnie,
Monte son guet brutal.
Marie Boissonneault
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)
*choix de la lectrice d’Otto Herschel
Le vent
Sur la bruyère longue infiniment,
Voici le vent cornant Novembre;
Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent
Qui se déchire et se démembre,
En souffles lourds, battant les bourgs;
Voici le vent,
Le vent sauvage de Novembre.
Aux puits des fermes,
Les seaux de fer et les poulies
Grincent;
Aux citernes des fermes.
Les seaux et les poulies
Grincent et crient
Toute la mort, dans leurs mélancolies.
Le vent rafle, le long de l’eau,
Les feuilles mortes des bouleaux,
Le vent sauvage de Novembre;
Le vent mord, dans les branches,
Des nids d’oiseaux;
Le vent râpe du fer
Et peigne, au loin, les avalanches,
Rageusement du vieil hiver,
Rageusement, le vent,
Le vent sauvage de Novembre.
Dans les étables lamentables,
Les lucarnes rapiécées
Ballottent leurs loques falotes
De vitres et de papier.
— Le vent sauvage de Novembre! —
Sur sa butte de gazon bistre,
De bas en haut, à travers airs,
De haut en bas, à coups d’éclairs,
Le moulin noir fauche, sinistre,
Le moulin noir fauche le vent,
Le vent,
Le vent sauvage de Novembre.
Les vieux chaumes, à cropetons,
Autour de leurs clochers d’église.
Sont ébranlés sur leurs bâtons;
Les vieux chaumes et leurs auvents
Claquent au vent,
Au vent sauvage de Novembre.
Les croix du cimetière étroit,
Les bras des morts que sont ces croix,
Tombent, comme un grand vol,
Rabattu noir, contre le sol.
Le vent sauvage de Novembre,
Le vent,
L’avez-vous rencontré le vent,
Au carrefour des trois cents routes,
Criant de froid, soufflant d’ahan,
L’avez-vous rencontré le vent,
Celui des peurs et des déroutes;
L’avez-vous vu, cette nuit-là,
Quand il jeta la lune à bas,
Et que, n’en pouvant plus,
Tous les villages vermoulus
Criaient, comme des bêtes,
Sous la tempête?
Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent hurlant,
Voici le vent cornant Novembre.
Émile Verhaeren, Les villages illusoires
*choix de la lectrice de Jeannie Paty
Le silence
Depuis l’été que se brisa sur elle
Le dernier coup d’éclair et de tonnerre,
Le silence n’est point sorti
De la bruyère.
Autour de lui, là-bas, les clochers droits
Secouent leur cloche, entre leurs doigts,
Autour de lui, rôdent les attelages,
Avec leur charge à triple étage,
Autour de lui, aux lisières des sapinières,
Grince la roue en son ornière,
Mais aucun bruit n’est assez fort
Pour déchirer l’espace intense et mort.
Depuis l’été de tonnerres chargé,
Le silence n’a pas bougé,
Et la bruyère, où les soirs plongent
Par au delà des montagnes de sable
Et des taillis infinissables,
Au fond lointain des loins, l’allonge.
Les vents mêmes ne remuent point les branches
Des vieux mélèzes, qui se penchent
Là-bas, où se mirent, en des marais,
Obstinément, ses yeux abstraits;
Seule le frôle, en leurs voyages,
L’ombre muette des nuages
Ou quelquefois celle, là-haut,
D’un vol planant de grands oiseaux.
Depuis le dernier coup d’éclair rayant la terre,
Rien n’a mordu, sur le silence autoritaire.
Ceux qui traversèrent sa vastitude,
Qu’il fasse aurore ou crépuscule,
Ont subi tous l’inquiétude
De l’inconnu qu’il inocule.
Comme une force ample et suprême,
Il reste, indiscontinûment, le même :
Des murs obscurs de sapins noirs
Barrent la vue au loin, vers des sentiers d’espoir;
De grands genévriers songeurs
Effraient les pas des voyageurs;
Des sentes complexes comme des signes
S’entremêlent, en courbes et lignes malignes,
Et le soleil déplace, à tout moment,
Les mirages, vers où s’en va l’égarement.
Depuis l’éclair par l’orage forgé,
L’âpre silence, aux quatre coins de la bruyère,
N’a point changé.
Les vieux bergers que leurs cent ans disloquent
Et leurs vieux chiens, usés et comme en loques,
Le regardent, parfois, dans les plaines sans bruit,
Sur les dunes en or que les ombres chamarrent.
S’asseoir, immensément, du côté de la nuit.
Alors les eaux ont peur, au pli des mares,
La bruyère se voile et blêmit toute,
Chaque feuillée, à chaque arbuste, écoute
Et le couchant incendiaire
Tait, devant lui, les cris brandis de sa lumière.
Et les hameaux qui l’avoisinent,
Sous les chaumes de leurs cassines,
Ont la terreur de le sentir, là-bas,
Dominateur, quoique ne bougeant pas;
Mornes d’ennui et d’impuissance,
Ils se tiennent, sous sa présence,
Comme aux aguets — et redoutent de voir,
À travers les brumes qui se desserrent,
Soudainement, s’ouvrir, dans la lune, le soir,
Les yeux d’argent de ses mystères.
Émile Verhaeren, Les villages illusoires
*choix de la lectrice de Johan Patrickny
La neige
La neige tombe, indiscontinûment,
Comme une lente et longue et pauvre laine,
Parmi la morne et longue et pauvre plaine,
Froide d’amour, chaude de haine.
La neige tombe, infiniment,
Comme un moment —
Monotone — dans un moment;
La neige choit, la neige tombe,
Monotone, sur les maisons
Et les granges et leurs cloisons;
La neige tombe et tombe
Myriadaire, au cimetière, au creux des tombes.
Le tablier des mauvaises saisons,
Violemment, là-haut, est dénoué;
Le tablier des maux est secoué
À coups de vent, sur les hameaux des horizons.
Le gel descend, au fond des os,
Et la misère, au fond des clos,
La neige et la misère, au fond des âmes;
La neige lourde et diaphane,
Au fond des âtres froids et des âmes sans flamme,
Qui se fanent, dans les cabanes.
Aux carrefours des chemins tors,
Les villages sont seuls, comme la mort;
Les grands arbres, cristallisés de gel,
Au long de leur cortège par la neige,
Entrecroisent leurs branchages de sel.
Les vieux moulins, où la mousse blanche s’agrège,
Apparaissent, comme des pièges,
Tout à coup droits, sur une butte;
En bas, les toits et les auvents
Dans la bourrasque, à contre vent,
Depuis Novembre, luttent;
Tandis qu’infiniment la neige lourde et pleine
Choit, par la morne et longue et pauvre plaine.
Ainsi s’en va la neige au loin,
En chaque sente, en chaque coin,
Toujours la neige et son suaire,
La neige pâle et inféconde,
En folles loques vagabondes,
Par à travers l’hiver illimité monde.
Émile Verhaeren, Les villages illusoires
Daniel Boulanger, À dire vrai
*choix de la lectrice d’Isabel Guerra
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