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Poésies des femmes 16

COMELLES (Rosa) - 14

Chimères

Je me construis des chimères.
Je les enroule autour de ma tête
comme nos mères lissaient leurs accroche-cœurs
au-dessus de l’oreille, près de la tempe.
J’y crois, j’y crois, vous dis-je.
Je ne me console pas des spectacles, là sous nos yeux.
Massacres et tortures, là sous nos yeux.
Même si nous nous plaignons d’insomnies et de vertiges,
il faut avouer que nous avons lourdement et longuement
dormi pendant les agonies d’autrui.

Monique Bosco
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)

*choix de la lectrice de Rosa Comelles

Poésies des femmes 15

CORNU (Pierre) - 7

Réalité

Il y aura cette vitre
À briser
Demain
En plein jour

Et ce mur à escalader
Et cette vieille porte verrouillée
À enfoncer

Et nos doigts trembleront
Au contact de la matière
Décevante et exaltante
Et nos yeux cligneront
À cette lumière i
nattendue
Insupportable et radieuse.

Andrée Chaurette
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)

*choix de la lectrice de Pierre Cornu

Poésies des femmes 14

BUGROVSKY (Sergey)

Si loin de moi

Je pleure si loin de moi
Qu’aucune larme ne ruisselle
Au creux de la caverne profonde
Entre ma douleur et moi,
Aucun écho ne répond au mal
Que le silence broya.

Anne Hébert
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)

*choix de la lectrice de Sergey Bugrovsky

Poésies des femmes 13

CHIASSON (Denis) - 44

Pâleur de l’amour

Les quatre murs de l’amour sont chaulés par la mort
quand la chair brille du remuement de la présence,
comme la prolixité ardente de la neige ensoleillée;
toute femme belle est l’étrangère du cri familier,
comme la mort, voyagère à toute rive assurée,
mort sous-jacente et moins profonde que la douleur.
Pâleur de l’amour dissous dans sa propre puissance
et la chair épouse les distances simultanées de l’esprit,
pâleur assermentant mieux l’amour que toute parole aspirante.

Femme, toutes les sources sont en toi par l’amour,
comme la terre toutes ses racines lacustres par la neige;
la neige et la mort égaliseront leur cire à la terre,
toi, n’abrite point ta pâleur, très pure prodigalité.

Rina Lasnier
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)

*choix de la lectrice de Denis Chiasson

Poésies des femmes 12

DELISLE (Yvonne) - 2

Placet

Ne joignez pas mes mains lorsque je serai morte,
le grand départ n’est plus le temps de l’oraison
mais ouvrez-les plutôt comme on ouvre une porte
afin qu’un soleil neuf inonde ma saison.

Et je vous aimerai du pays sans rivages
si, me laissant dormir sans larmes, sans chagrin,
vous m’offrez simplement deux ou trois fleurs sauvages
afin de consoler le vide de mes mains.

Alice Lemieux-Lévesque
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)

*choix de la lectrice d’Yvonne Delisle (dont toute trace a disparu)

Poésies des femmes 11

SANDALA (Judith)

Va-t’en, cruel amour

Tout sera si divin, en cette heure sans bruit,
Si beau, si doux, si grand dans cette ombre profonde,
Que je verrai planer mon ombre sur le monde,
Et mon rêve éperdu tourmentera la nuit.

Je sais que tu viendras; tu ouvriras ma porte,
Des rayons de soleil, des souffles de printemps
Glisseront radieux de tes bras palpitants,
Et je resterai là, brisée, à demi morte.

Pourtant, ce soir, j’ai peur de ta réalité,
De ta bouche, tes yeux, de tes pas dans ma chambre,
Et mon cœur, fièrement, se révolte, se cambre
Contre ton lourd empire en mon être indompté.

Tu viendras, tu seras l’heure, l’extase brève
Éclose dans les fleurs des jardins embaumés;
Tu viendras, vous viendrez, lèvres, regards aimés…
Mais j’aime mieux l’attente et j’aime mieux mon rêve.

Éva Senécal
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)

*choix de la lectrice de Judith Sandala

Poésies des femmes 10

MEYER VON BREMEN (Johann) - 8

Soirs

Il est en nous des soirs si tristes, des soirs lourds
D’un malaise imprécis et pourtant si vivace,
Que l’on croirait le heurt de tous nos mauvais jours
Revenant en un poids éternel et tenace.

On se voit tout à coup si seul, le cœur serré,
Que l’on voudrait mourir de son angoisse obscure
Et tout autour de soi l’on sent comme égaré
Son unique bonheur dans la nuit sans murmure.

Simone Routier
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)

*choix de la lectrice de Joahnn Meyer von Bremen

Poésies des femmes 9

SCHNEIDER (William A.) - 2

J’avais dressé mon cœur…

J’avais dressé mon cœur comme une citadelle
Imposante, imprenable, à froides sentinelles :
Car on était entré dans ma cité d’amour,
Fourbes et travestis, en ennemis toujours.
Alors, me révoltant contre tant de bassesses,
J’élevai sourdement l’énorme forteresse.

Mais un page à l’œil noir à mes portes errait,
Et sa grâce rêveuse et douce m’attirait…
J’ouvris : C’était l’Amour, ma hantise suprême,
C’était l’amour menteur qu’on veut aimer quand même.
Je le voulais haïr, et j’allai l’embrasser
Pour la pâle souffrance de son cœur brisé.
Et depuis lors je souffre, amoureuse et hagarde,
En aimant ma douleur qui toujours me regarde.

Jovette-Alice Bernier
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)

*choix de la lectrice de William A. Schneider

Poésies des femmes 8

SCHOCHOW (Gerd)

Je voulais

Je voulais un amour aussi grand que mon rêve,
Et mon rêve, pourtant, embrassait l’infini;
En mon cœur, l’Idéal était son nom béni
Et je le répétais tendrement et sans trêve.

Je le voulais sans fin comme l’éternité!
Fort comme un océan pour y porter nos deux âmes;
Clair afin que le ciel puisse y mirer ses flammes
Et l’agrandir encor de son immensité!

Je le voulais sensible et doux comme la brise,
Caressant et berceur comme un chant dans la nuit;
Je rêvais du baiser suave qui séduit,
Du contact de la chair qui torture et qui grise.

Je voulais un amour exclusif et trop fort,
Trop sincère et trop lourd pour les forces humaines;
Pour l’étreindre il faudrait abandonner nos chaînes
Et nous ne le pourrons jamais que dans la mort!

Reine Malouin
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)

*toile de la lectrice de Gerd Schochow

Poésies des femmes 7

SCHOMEIER (Volker) - 1

Je veux, je veux rêver

Voici ma chevelure que tu épuises
Sur tes immobiles genoux.
Voici le manteau gris de ma peine grise,
Qui étouffe le bruit de mes soupirs
Promenant à peine, le soir,
Au long des routes, leurs voix d’enfants.
Et puis voici mon cœur, mon cœur indécis
Depuis qu’il porte en soi
Le secret de mille choses.

Je veux, je veux rêver.

Et pour que mon rêve persiste,
Je veux boire à l’amphore du Plaisir.
Dans mon délire, je me verrai radieuse,
Sous des tulles parfumés
Et coiffée d’un turban de roses,
Dansant sur ton cœur fermé et morose.

Je veux, je veux rêver.

Hélène Charbonneau
(dans Anthologie de la poésie des femmes au Québec des origines à nos jours de Nicole Brossard et Lisette Girouard)

*choix de la lectrice de Volker Schomeier