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Les villages illusoires 1

cook christopher

La pluie

Longue comme des fils sans fin, la longue pluie
Interminablement, à travers le jour gris,
Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris,
Infiniment, la pluie,
La longue pluie,
La pluie.

Elle s’effile ainsi, depuis hier soir,
Des haillons mous qui pendent,
Au ciel maussade et noir.
Elle s’étire, patiente et lente,
Sur les chemins, depuis hier soir,
Sur les chemins et les venelles,
Continuelle.

Au long des lieues,
Qui vont des champs vers les banlieues,
Par les routes interminablement courbées,
Passent, peinant, suant, fumant,
En un profil d’enterrement,
Les attelages, bâches bombées;
Dans les ornières régulières
Parallèles si longuement
Qu’elles semblent, la nuit, se joindre au firmament,
L’eau dégoutte, pendant des heures;
Et les arbres pleurent et les demeures,
Mouillés qu’ils sont de longue pluie,
Tenacement, indéfinie.

Les rivières, à travers leurs digues pourries,
Se dégonflent sur les prairies,
Où flotte au loin du foin noyé;
Le vent gifle aulnes et noyers;
Sinistrement, dans l’eau jusqu’à mi-corps,
De grands boeufs noirs beuglent vers les cieux tors;

Le soir approche, avec ses ombres,
Dont les plaines et les taillis s’encombrent,
Et c’est toujours la pluie
La longue pluie
Fine et dense, comme la suie.

La longue pluie,
La pluie – et ses fils identiques
Et ses ongles systématiques
Tissent le vêtement,
Maille à maille, de dénûment,
Pour les maisons et les enclos
Des villages gris et vieillots :
Linges et chapelets de loques
Qui s’effiloquent,
Au long de bâtons droits;
Bleus colombiers collés au toit;
Carreaux, avec, sur leur vitre sinistre,
Un emplâtre de papier bistre;
Logis dont les gouttières régulières
Forment des croix sur des pignons de pierre;
Moulins plantés uniformes et mornes,
Sur leur butte, comme des cornes

Clochers et chapelles voisines,
La pluie,
La longue pluie,
Pendant l’hiver, les assassine.

La pluie,
La longue pluie, avec ses longs fils gris.
Avec ses cheveux d’eau, avec ses rides,
La longue pluie
Des vieux pays,
Éternelle et torpide!

Émile Verhaeren, Les villages illusoires

*choix de la lectrice de Christoper Cook

En la nuit 8

HOFMAN (Wlastimil)

L’envol

Sous la paroi mince,
les tempes subissent des tremblements
à perdre le langage,
à se survivre par fragments
d’un rose friable,
tels les signes d’un haut lieu roman.
Mais il suffirait de peu pour que de l’air
creuse les jours,
de peu pour qu’on s’élance
en oubliant son corps.

Fernand Ouellette, En la nuit, la mer

*choix de la lectrice de Wlastimil Hofman

En la nuit 7

VINOGRADOV (Sergei Arsenevich) - 5

Juillet

Si je t’approche,
et marche patient sur notre plage,
je te confonds avec la mer.
Les murmures s’assemblent
en gerbes, en volées
au-devant des désirs.
Ta peau respire le champ bleu
et le vent des ombres.
Les pousses éclatent parmi les pierres.

C’était juillet. C’était le monde.
C’était nous.

Fernand Ouellette, En la nuit, la mer

*choix de la lectrice de Sergueï Vinogradov

En la nuit 6

TOOROP (Jan) - 9

Le promeneur

Il enjambe les chemins
et contourne les pétales.
Il se dévide en appelant les oiseaux
sur son fil, en laissant flotter
des pans dans le ciel.
Il ne sait rien des jours.
Il ne prête l’oreille au va-et-vient
du sang et des pensées.
Rien ne paraît le distraire
quand il passe par les arbres.

Fernand Ouellette, En la nuit, la mer

*choix de la lectrice de Jan Toorop

En la nuit 5

TAURELLE (Bernard) - 2

Ma femme

Quand le soleil m’enchaîne
ces jours d’orange en déclin,
et que je penche vers mon ombre,
dernier recours de ma présence :
le bandeau de la peine
me serre la pupille,
et suis comme l’enfant
que le désir fuit à reculons.
Le sang doit forcer l’opacité.
le ruisseau bleu la glace.
Que de murs étrangers
entre le cœur radieux
et l’espérance rampante!
Ma femme me tient en elle,
comme elle tient la terre,
avec le bercement ferme
de la marée tenace.
Et lorsque le dernier rayon
a franchi l’autre monde,
près de l’horizon elle s’élève
en me tirant de la ténèbre.

Fernand Ouellette, En la nuit, la mer

*choix de la lectrice de Bernard Taurelle

Un dimanche avec Raymond Lévesque 10

JAVAUX (Ginette) - 2

Quand les hommes vivront d’amour…

Quand les hommes vivront d’amour
Il n’y aura plus de misère
Et commenceront les beaux jours
Mais nous, nous serons morts, mon frère.
Quand les hommes vivront d’amour
Ce sera la paix sur la terre
Les soldats seront troubadours
Mais nous, nous serons morts, mon frère.
Dans la grande chaîne de la vie
Où il fallait que nous passions
Où il fallait que nous soyons
Nous aurons eu la mauvaise partie.
Quand les hommes vivront d’amour
Il n’y aura plus de misère
Et commenceront les beaux jours
Mais nous, nous serons morts, mon frère.

Mais quand les hommes vivront d’amour
Qu’il n’y aura plus de misère
Peut-être songeront-ils un jour
À nous qui serons mort, mon frère.
Nous qui aurons aux mauvais jours
Dans la haine et puis dans la guerre
Cherché la paix, cherché l’amour
Qu’ils connaîtront alors, mon frère.
Dans la grande chaîne de la vie,
Pour qu’il y ait un meilleur temps,
Il faut toujours quelques perdants
De la sagesse ici-bas c’est le prix.
Quand les hommes vivront d’amour
Il n’y aura plus de misère
Et commenceront les beaux jours
Mais nous, nous serons morts, mon frère.

Raymond Lévesque, Quand les hommes vivront d’amour : chansons et poèmes

*toile de Ginette Javaux

Un dimanche avec Raymond Lévesque 9

JOHNSON (Eastman) - 11

Les jours

Votre seule richesse
Ce sont les jours
Ce sont les jours
Ce sont les jours.
Votre seule richesse
Ce sont les jours
Ce sont les jours
Ce sont les jours.

Si vous désirez la Lune
Vous ne verrez pas la vie
Car c’est beaucoup de soucis
Que les désirs et l’ambition,
Ne vous faites point saisir
Par ce qui peut vous détruire.

Votre seule richesse
Ce sont les jours
Ce sont les jours
Ce sont les jours.
Votre seule richesse
Ce sont les jours
Ce sont les jours
Ce sont les jours.

Quand même que vous vous feriez
Tous les soucis de la Terre
Jamais vous ne connaîtrez
Ce que vous réserve le sort,
Il vaut bien mieux apprécier
Ce que maintenant vous avez.

Votre seule richesse
Ce sont les jours
Ce sont les jours
Ce sont les jours.
Votre seule richesse
Ce sont les jours
Ce sont les jours
Ce sont les jours.
Quand demain viendra l’adieu
Alors vous vous rappellerez
Tous les beaux jours évanouis
Avec des regrets au cœur,
Si vous n’avez jamais su
Apprécier le temps perdu.

Raymond Lévesque, Quand les hommes vivront d’amour : chansons et poèmes

*toile d’Eastman Johnson

Un dimanche avec Raymond Lévesque 8

JANZOW (Betty)

Les rêves

Les rêves sont à notre vie
Parmi nos plus fidèles amis,
Ils sont présents à chaque jour,
Vêtus de leurs plus beaux atours.
Nous font mille et une façons
Aussi sommes-nous toujours prêts
À croire à leurs belles chansons,
À succomber à leurs attraits.

Ils sont nos meilleurs compagnons
Le long des peines et des tourments
Qui accompagnent nos saisons,
Qui accompagnent tous nos ans.
Alors on s’accroche à nos rêves
Pour ne pas perdre les pédales
Et nos déceptions sont plus brèves
Avec un rêve à notre table.

Ils sont le moteur ou le vent
Qui nous font aller de l’avant,
Nous font vaincre toutes nos craintes
Et taire aussi toutes nos plaintes.
Alors en redoublant d’efforts
Nous mettons le cap sur un port
Où le bonheur est sur le quai
Et nos fatigues… fatiguées.

Un jour la vie se lèvera
Lorsqu’enfin nous aurons atteint
Cette île qui brille là-bas
Au bout d’un océan lointain,
Et que nous pourrons, ô enfin!
Nous lever heureux le matin.
Les rêves c’est la cocaïne
De ceux qui n’ont pas les moyens
De s’acheter des herbes fines
Pour oublier que tout est vain.

Raymond Lévesque, Quand les hommes vivront d’amour : chansons et poèmes

*toile de Betty Janzow (dont toute trace a disparu)

Un dimanche avec Raymond Lévesque 7

JARVIS (George)

Les passants

Nous sommes des passants
Qui passent
Chacun à sa façon.

Il y en a qui passent à côté
Et qui s’en vont le dos courbé,
Puis ceux qui passent par-dessus,
Des malins ou les parvenus.
D’autres passent par en dessous,
Des hypocrites ou des filous.
Beaucoup passent en passant,
Sans savoir pourquoi ni comment.
Certains passent tout gênés
En ayant l’air de s’excuser.
D’autres tout naïfs et tout tendres
Chercheront toujours à comprendre,
Mais ceux-là qui comprennent tout
Mettront la pagaille partout.

Nous sommes des croulants
Qui croulent
Chacun à sa façon.

Il y en a qui croulent à côté.
Qui meurent sans se confesser,
Puis ceux qui croulent au-dessus,
Tapageurs pour être entendus.
Aussi ceux qui croulent en dessous,
Qui entendraient marcher un pou.
Beaucoup croulent en passant
Et vous emmerdent en se vengeant.
Certains croulent tout gênés
Avec la peur de déranger.
D’autres tout naïfs et tout tendres
Chercheront encore à comprendre,
Mais ceux-là qui comprennent tout
Crouleront en bavant partout.

Nous sommes des « tuants »
Qui tuent
Chacun à sa façon.

Il y en a qui tuent à côté
Pour ne pas se faire remarquer,
Et d’autres qui tuent du dessus,
Dessus les passants dans la rue.
Puis ceux qui tuent par en dessous,
Terrorisés par les tabous.
Beaucoup qui tuent en passant,
Comme on va dans un restaurant.
Mais certains tuent tout gênés
Ne sachant pas où commencer.
Combien tout naïfs et tout tendres
Tueront en cherchant à comprendre?
Mais ceux-là qui comprendront tout
Feront des cadavres partout.

Nous sommes des passants
Qui passent
Chacun à sa façon.

Raymond Lévesque, Quand les hommes vivront d’amour : chansons et poèmes

*toile de George Jarvis

Un dimanche avec Raymond Lévesque 6

CHILDISH (Billy)

L’ennui de nos vingt ans

L’ennui de nos vingt ans,
C’est de ne jamais avoir
Autre chose que l’espoir
Et pas assez de concret
Pour être vraiment satisfait.
L’ennui de nos vingt ans,
C’est souvent d’être timide
Et de garder en son cœur
Les mots qui parfois décident
Du destin et du bonheur.
L’ennui de nos vingt ans,
C’est de ne jamais pouvoir
Aller au bout de son rêve
Que les années nous enlèvent.
L’ennui de nos vingt ans,
C’est de penser à demain
Que l’on désire et l’on craint
Et de n’pas voir les beaux jours
Qui sont là et nous entourent.
L’ennui de nos vingt ans,
C’est une paire de souliers
Qui nous labourent les pieds
Mais que l’on traîne une année
Pour ne pouvoir en acheter.
L’ennui de nos vingt ans,
C’est de vendre quelque chose
Qui nous tenait tant au cœur
Pour vivre au temps morose
Des souvenirs d’un vieux bonheur.
L’ennui de nos vingt ans,
C’est de ne jamais savoir
Profiter de l’expérience
Que les plus vieux nous dispensent.
L’ennui de nos vingt ans,
C’est d’attendre les années
Pour commencer d’exister
Et de ne pas avoir ce que l’on veut
Plutôt avant qu’après, mon Dieu!

Raymond Lévesque, Quand les hommes vivront d’amour : chansons et poèmes

*toile de Billy Childish