Qui donne librement, donne doublement. (Proverbe ukrainien)
*toile de Madeleine Hand
J’ai eu le plaisir de prendre part il y a une semaine au Festival ukrainien de Montréal en compagnie de Français venus visiter leur fils vivant à Montréal depuis deux ans, et d’en apprendre beaucoup sur l’histoire de l’Ukraine et sur la communauté ukrainienne du Canada à cette occasion. Ce qui m’a donnée l’idée de vous offrir en ce dimanche des proverbes ukrainiens.
Des lecteurs et des lectrices vous les présenteront donc, deux par deux, au fil de la journée, en commençant par ces lectrices peintes par Hermann Seeger et ce proverbe :
Il ne faut qu’une petite étincelle pour allumer un grand feu.
Le silence
Depuis l’été que se brisa sur elle
Le dernier coup d’éclair et de tonnerre,
Le silence n’est point sorti
De la bruyère.
Autour de lui, là-bas, les clochers droits
Secouent leur cloche, entre leurs doigts,
Autour de lui, rôdent les attelages,
Avec leur charge à triple étage,
Autour de lui, aux lisières des sapinières,
Grince la roue en son ornière,
Mais aucun bruit n’est assez fort
Pour déchirer l’espace intense et mort.
Depuis l’été de tonnerres chargé,
Le silence n’a pas bougé,
Et la bruyère, où les soirs plongent
Par au delà des montagnes de sable
Et des taillis infinissables,
Au fond lointain des loins, l’allonge.
Les vents mêmes ne remuent point les branches
Des vieux mélèzes, qui se penchent
Là-bas, où se mirent, en des marais,
Obstinément, ses yeux abstraits;
Seule le frôle, en leurs voyages,
L’ombre muette des nuages
Ou quelquefois celle, là-haut,
D’un vol planant de grands oiseaux.
Depuis le dernier coup d’éclair rayant la terre,
Rien n’a mordu, sur le silence autoritaire.
Ceux qui traversèrent sa vastitude,
Qu’il fasse aurore ou crépuscule,
Ont subi tous l’inquiétude
De l’inconnu qu’il inocule.
Comme une force ample et suprême,
Il reste, indiscontinûment, le même :
Des murs obscurs de sapins noirs
Barrent la vue au loin, vers des sentiers d’espoir;
De grands genévriers songeurs
Effraient les pas des voyageurs;
Des sentes complexes comme des signes
S’entremêlent, en courbes et lignes malignes,
Et le soleil déplace, à tout moment,
Les mirages, vers où s’en va l’égarement.
Depuis l’éclair par l’orage forgé,
L’âpre silence, aux quatre coins de la bruyère,
N’a point changé.
Les vieux bergers que leurs cent ans disloquent
Et leurs vieux chiens, usés et comme en loques,
Le regardent, parfois, dans les plaines sans bruit,
Sur les dunes en or que les ombres chamarrent.
S’asseoir, immensément, du côté de la nuit.
Alors les eaux ont peur, au pli des mares,
La bruyère se voile et blêmit toute,
Chaque feuillée, à chaque arbuste, écoute
Et le couchant incendiaire
Tait, devant lui, les cris brandis de sa lumière.
Et les hameaux qui l’avoisinent,
Sous les chaumes de leurs cassines,
Ont la terreur de le sentir, là-bas,
Dominateur, quoique ne bougeant pas;
Mornes d’ennui et d’impuissance,
Ils se tiennent, sous sa présence,
Comme aux aguets — et redoutent de voir,
À travers les brumes qui se desserrent,
Soudainement, s’ouvrir, dans la lune, le soir,
Les yeux d’argent de ses mystères.
Émile Verhaeren, Les villages illusoires
*choix de la lectrice de Johan Patrickny
Je connaissais ses feuilles, j’en ai eu des années dans la maison, sous forme de gerbes ou de couronnes, tant j’aime l’odeur qui s’en dégage. Mais je n’avais jamais vu ses fleurs, avant de recevoir cette magnifique carte postale d’Australie.
De toute beauté, non?
La neige
La neige tombe, indiscontinûment,
Comme une lente et longue et pauvre laine,
Parmi la morne et longue et pauvre plaine,
Froide d’amour, chaude de haine.
La neige tombe, infiniment,
Comme un moment —
Monotone — dans un moment;
La neige choit, la neige tombe,
Monotone, sur les maisons
Et les granges et leurs cloisons;
La neige tombe et tombe
Myriadaire, au cimetière, au creux des tombes.
Le tablier des mauvaises saisons,
Violemment, là-haut, est dénoué;
Le tablier des maux est secoué
À coups de vent, sur les hameaux des horizons.
Le gel descend, au fond des os,
Et la misère, au fond des clos,
La neige et la misère, au fond des âmes;
La neige lourde et diaphane,
Au fond des âtres froids et des âmes sans flamme,
Qui se fanent, dans les cabanes.
Aux carrefours des chemins tors,
Les villages sont seuls, comme la mort;
Les grands arbres, cristallisés de gel,
Au long de leur cortège par la neige,
Entrecroisent leurs branchages de sel.
Les vieux moulins, où la mousse blanche s’agrège,
Apparaissent, comme des pièges,
Tout à coup droits, sur une butte;
En bas, les toits et les auvents
Dans la bourrasque, à contre vent,
Depuis Novembre, luttent;
Tandis qu’infiniment la neige lourde et pleine
Choit, par la morne et longue et pauvre plaine.
Ainsi s’en va la neige au loin,
En chaque sente, en chaque coin,
Toujours la neige et son suaire,
La neige pâle et inféconde,
En folles loques vagabondes,
Par à travers l’hiver illimité monde.
Émile Verhaeren, Les villages illusoires
Daniel Boulanger, À dire vrai
*choix de la lectrice d’Isabel Guerra
Silvia a passé des vacances formidables en Italie. Elle a notamment beaucoup aimé sa visite de la Villa San Michele, sur l’île de Capri. D’où son choix de me faire découvrir la vue de là-haut et son sphinx.
La pluie
Longue comme des fils sans fin, la longue pluie
Interminablement, à travers le jour gris,
Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris,
Infiniment, la pluie,
La longue pluie,
La pluie.
Elle s’effile ainsi, depuis hier soir,
Des haillons mous qui pendent,
Au ciel maussade et noir.
Elle s’étire, patiente et lente,
Sur les chemins, depuis hier soir,
Sur les chemins et les venelles,
Continuelle.
Au long des lieues,
Qui vont des champs vers les banlieues,
Par les routes interminablement courbées,
Passent, peinant, suant, fumant,
En un profil d’enterrement,
Les attelages, bâches bombées;
Dans les ornières régulières
Parallèles si longuement
Qu’elles semblent, la nuit, se joindre au firmament,
L’eau dégoutte, pendant des heures;
Et les arbres pleurent et les demeures,
Mouillés qu’ils sont de longue pluie,
Tenacement, indéfinie.
Les rivières, à travers leurs digues pourries,
Se dégonflent sur les prairies,
Où flotte au loin du foin noyé;
Le vent gifle aulnes et noyers;
Sinistrement, dans l’eau jusqu’à mi-corps,
De grands boeufs noirs beuglent vers les cieux tors;
Le soir approche, avec ses ombres,
Dont les plaines et les taillis s’encombrent,
Et c’est toujours la pluie
La longue pluie
Fine et dense, comme la suie.
La longue pluie,
La pluie – et ses fils identiques
Et ses ongles systématiques
Tissent le vêtement,
Maille à maille, de dénûment,
Pour les maisons et les enclos
Des villages gris et vieillots :
Linges et chapelets de loques
Qui s’effiloquent,
Au long de bâtons droits;
Bleus colombiers collés au toit;
Carreaux, avec, sur leur vitre sinistre,
Un emplâtre de papier bistre;
Logis dont les gouttières régulières
Forment des croix sur des pignons de pierre;
Moulins plantés uniformes et mornes,
Sur leur butte, comme des cornes
Clochers et chapelles voisines,
La pluie,
La longue pluie,
Pendant l’hiver, les assassine.
La pluie,
La longue pluie, avec ses longs fils gris.
Avec ses cheveux d’eau, avec ses rides,
La longue pluie
Des vieux pays,
Éternelle et torpide!
Émile Verhaeren, Les villages illusoires
*choix de la lectrice de Christoper Cook
J’adore les cartes postales avec des fenêtres. Et je suis plus que ravie d’avoir reçu celle-ci puisqu’elle ma permis de découvrir le village de Saignon, dans le Vaucluse. Un village qui vous plaira, j’en suis certaine. Je ne me trompe pas?
Il y a dans tout perfectionnisme une effroyable peur du vide. (François Emmanuel)
*toile de Jacob Collins
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Fait avec amour (❤️) par WHC
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