
Je l’écoutais. Fascinée. Je n’avais jamais entendu quiconque me raconter les livres de cette façon. Et pourtant, ce n’était pas la première personne avec qui je discutais bouquins. Loin de là, devrais-je dire. Mais personne avant elle n’avait examiné les livres de cette manière.
-Celui-ci, il compte exactement 42 chapitres qui, eux, comptent en moyenne 15 456 mots.
-Ah bon.
-Si, si, je te l’assure. Et pour ne pas me tromper, je note tout. Je sais quel livre compte le plus de mots, le plus de chapitres, le plus de verbes au conditionnel, le plus d’adjectifs. Quels sont les prénoms les plus courants. Dans quels livres il y a des chats. Ce genre de détails qui personnalisent, quoi,
-Tu fais vraiment ça?
-Mais oui.
-Et ça te donne quoi tout ça?
-Des statistiques, des données, des renseignements spécifiques…Comment peut-on connaître les livres si on ne connaît pas ces détails? Impossible. Un livre, c’est une série de calculs comptables, des statistiques.
J’étais muette. Je n’avais jamais vu les livres sous cet angle.
Et puis, une question a surgi dans mon esprit. Quelle tête aurait un libraire à qui on demanderait un roman écrit par un écrivain qui porte le deuxième prénom le plus populaire chez les écrivains français; un roman qui, de plus, compte 38 chapitres et 31 anglicismes de mauvais aloi; et dont on trouverait 921 exemplaires dans les bibliothèques publiques? Il chercherait la caméra cachée.
*toile du peintre danois Erling Steen
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