Qui dit dimanche au pays de Lali dit un nouvel En vos mots. Et pour l’occcasion, je vous propose un tableau signé Luigi Abbiati, qui ne ressemble à aucun de ceux que j’ai choisis par le passé, pour que vous le fassiez vivre à votre manière.
Prenez le temps de l’examiner sous toutes les coutures, lisez les textes déposés sur la scène livresque de dimanche dernier, commentez-les si vous le souhaitez, puis laissez votre imagination vagabonder. C’est avec plaisir que nous vous lirons dans sept jours, et pas avant, au moment de la validation des commentaires.
D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous les envosmotistes et à celles et ceux qui les lisent.
2 réponses
Il était devenu gardien de phare sur un coup de tête, comme ça. A l’impromptu. Sans nulle préméditation. Sans engouement particulier pour les phares, ni pour les bateaux. Ni pour la mer. Simplement, il était tombé amoureux de ce phare-là, en particulier.
Gardien de phare. C’était tout juste s’il savait auparavant que ce métier existait. Mais ce phare-là ne ressemblait à aucun autre. A rien qu’il ait déjà vu ou connu. Et il s’était d’emblée senti transpercé par une attirance irraisonnée autant qu’irrépressible. Par un attrait physique incoercible. Comme le fourmillement amoureux des papillons dans le ventre. Un coup de foudre incontrôlable. Un fouettement du sang impérieux.
Alors il n’avait pas atermoyé, pas réfléchi davantage. Il avait répondu à l’annonce, qui commençait ainsi : « Cherche gardien de phare. Qualités principales exigées : ne pas craindre la solitude, ne pas être sujet au vertige, être endurant… » Cela paraissait être à sa portée. Curieusement, aucune expérience n’était demandée. La formation était offerte il fallait croire, et sans doute dépourvue de difficultés. Mais quelque chose dans la suite de la description avait toutefois titillé la réflexion de Jérôme. Il y était précisé qu’il était indispensable d’aimer profondément les livres et de tenir à les conserver absolument en leur meilleur état. Probablement parce que ceux-ci sont de bons compagnons dans la solitude ? Mais enfin, il eût pu être réclamé aussi bien d’aimer la musique dans ce cas. Elle aussi est bonne compagne dans l’isolement. Et pourquoi insister sur la conservation de ces livres ? Existait-il tant d’espace à l’intérieur d’un phare, fût-il comme celui-ci de belles dimensions, pour y installer une bibliothèque ? Et enfin, engageait-on ici un gardien de phare, ou plutôt un bibliothécaire ?
Mais revenons à ce qui avait tellement attiré Jérôme dans cette invite. Je vous disais que c’était physique. Et que c’était la physionomie du phare qui lui avait fait l’effet d’un choc à ce point considérable et puissant. Il s’était vu séduit en un éclair par sa forme massivement majestueuse rappelant la Tour de Babel, et s’était trouvé charmé dès l’abord par son sensuel aspect évoquant étonnamment les arômes du chocolat, cette dernière caractéristique paraissant due aux nobles reliefs de son architecture, et à son teint de terracotta aussi exotique qu’appétissant, qui allait jusqu’à émoustiller Jérôme par le biais d’ imaginaires effluves de cacao succulent.
En observant de plus près ce qui lui donnait une impression de carrés chocolatés, Jérôme découvrit avec sidération qu’il s’agissait en réalité d’innombrables tiroirs de diverses tailles. Et il comprit en même temps pourquoi l’escalier qui menait au sommet de l’édifice lui était extérieur. C’était bien sûr pour permettre d’ouvrir ces tiroirs, et d’en inspecter à loisir le contenu .
Tout ceci ayant gravement aiguisé sa curiosité, notre homme se munit sans tarder d’une loupe de précision afin de mieux examiner sous tous ses angles et sous toutes ses coutures l’objet de sa brusque convoitise.
Et il capta alors clairement le pourquoi du rapport aux livres. Chaque compartiment en contenait un et parfois plusieurs, de diverses grandeurs et factures. De toutes époques, et sur tous les sujets. Ce qui l’alarma cependant, fut de constater que plusieurs tiroirs avaient été mal refermés, apparemment par la négligence de l’ancien gardien, et que différents ouvrages surnageaient en mauvaise posture sur les eaux quelque peu tumultueuses qui entouraient le phare.
Apercevant cela, le sang de Jérôme ne fit qu’un tour. On pourrait dire le tour du phare. Celui qu’il nommait déjà « son » phare, et que dans son esprit il avait sans autre forme de procès personnifié, n’avait pas été bien gardé, n’avait pas été considéré à la hauteur de sa valeur. Il fallait d’urgence le préserver, c’était certain. Le respecter désormais, jusque dans ses moindres détails et recoins. Si cette merveille qui avait allumé sa passion recelait des centaines ou des milliers d’oeuvres scientifiques et littéraires, il se devait d’en prendre soin avec la plus dévote attention. Et le voilà soudain s’emportant vilainement contre le malotru qui, ignorant tout sacrilège avait osé malmener les trésors protégés dans les replis de cet illustre joyau, méprisant ce chef d’oeuvre pour lequel il eut fallu nourrir au contraire la plus élevée des adorations.
Jérôme avait donc envoyé sans tergiverser sa candidature. Et depuis lors il en avait perdu l’appétit comme le sommeil. Même s’il était trop tôt pour recevoir une réponse, il guettait avec fébrilité sa boîte aux lettres. Et contemplait jour et nuit la photo de l’être aimé. Jusque-là il n’avait jamais éprouvé de passion pour la lecture Mais il était désormais décidé à aimer éperdument et à défendre corps et âme tout ce qui constituait l’esprit et la chair de la créature féerique dont il ignorait jusqu’à hier encore l’existence, et qui sans ménagements s’était de façon fulgurante emparée de toutes ses pensées tout en enflammant brutalement son désir.
Cette nuit, j’ai fait un rêve. D’habitude, les gens ajoutent « étrange ». Moi pas. Il n’y avait rien d’étrange. C’était juste un rêve…
Assis à la table toute blanche de mon bureau, j’ai contemplé, en silence, l’étagère remplie de livres et de souvenirs. Quelques babioles sans importance pour ceux qui viendront après moi. Et ils viendront.
Il y a, depuis toujours, un ange qui joue de la flûte. une inconnue virtuose du violon et puis Pau Casals, souvenir d’une semaine à Barcelone où je suis resté des heures admiratif devant la beauté du Palau de la Musica. Un de ces chefs-d’œuvre qui rendent les dieux envieux des hommes.
Faut dire que mes silences ne le sont jamais tout à fait. Un peu à la manière du liseur du 6 h 27, je réveille quelques pages endormis dans l’anonymat taciturne de la poussière. Un bonheur d’occasion. Si j’ose le dire ainsi.
C’est étrange ce qu’une vie peut nous laisser comme cicatrices, rien qu’en lisant les titres dessinés au dos des livres. Nous viennent des images et des souvenirs si vivants, qui se bousculent, dans un tourbillon d’émotions, comme si les instants encore à vivre allaient être les derniers. Comme si un souffle d’essentiel caressait nos visages. À l’instar des mains douces et tendres des gens qu’on aime. Et qu’on aimerait, pour toujours et même au-delà de notre voyage, ne jamais les quitter. Leur dire des je t’aime enjolivés d’éternelles poussières d’étoiles.
Cette nuit, j’ai fait un rêve. Je suis parti pour le voyage, baigné par la faible lueur du levant. Dans l’indifférence muette des réverbères éteints.