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C’est peut-être aussi ça le bonheur

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Et si la grande toile qui constitue mon univers quotidien, mon lieu de recherche et d’échanges, n’était pas aussi riche, aussi diversifiée, aussi invitante, aussi stimulante, probablement passerais-je à côté de tellement de choses qui ne me seraient pas accessibles. Comme ces tableaux du peintre Aung Kyaw Htet, natif de Rangoon, qui ne seraient jamais venues jusqu’à moi et dont l’univers a réveillé em moi un souvenir de lecture qui date d’un peu moins de six ans. Une époque où je tentais par tous les moyens du monde de me reconstruire et de retrouver le fil de ma vie.

« Le vrai bonheur ne dépend d’aucun être, d’aucun objet extérieur. Il ne dépend que de nous… », a écrit le Dalaï-Lama, dont le nom signifie Océan de Sagesse. Était-ce dans L’art du bonheur ou ailleurs? Je sais seulement que ce livre m’a fait comprendre beaucoup de choses. Entre autres, le fait que j’avais le droit au bonheur, que je devais rechercher le bonheur, que le bonheur était essentiel était à la vie. Et qu’il ne servait à rien de chercher le bonheur des autres si on ne pensait à son propre bonheur, ou même pire, au détriment de son propre bonheur. Et curieusement, les phrases du Dalaï-Lama que j’ai lues en ce mois de mars 2002 cautionnaient une décision récente : celle d’être heureuse. Et même si certains jours le parfait bonheur ou celui avec un grand B semble inaccessible, je me dis que la paix avec soi et l’addition de petits bonheurs, c’est peut-être aussi ça le bonheur.

Belles surprises

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Belles surprises que celles du ciel encore bleu en sortant du travail, que ce courriel de Béatrix, que cette carte postale que m’a fait parvenir Jean-Claude. J’ai de quoi sourire, tout comme sourit celle peinte par Steve Hinton, qui se réjouit de trouver autre chose que des factures dans sa boîte aux lettres…

Parce que certains mots sont faits pour s’envoler

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Dans la noirceur qui précède le jour, elle retrouve ses repères, ses feuilles et ses cahiers. Et elle reprend sa plume, abandonnée la veille, pour retrouver les chemins qui mènent parfois à elle et plus souvent vers les autres. Il y a tant à dire, mais parfois en elle la peur de se répéter, de toujours dire les mêmes choses. Puis, elle chasse cette idée de quelques mots qui, alignés de telle manière, lui semblet nouveaux, inédits, même s’ils ne le sont peut-être pas. Et peu importe. Celle qui écrit, peinte par Morgan Weistling, a tant à écrire que c’est cela chaque matin qui la pousse hors du lit. Et sûrement que je lui ressemble un peu avec en moi cette envie furieuse d’écrire, d’écrire, d’écrire. Dans la noirceur comme dans la clarté. À la plume comm devant un écran. Et parfois même dans le ciel du bout des doigts parce que certains mots sont faits pour s’envoler.

Celui qui adulait Robbe-Grillet

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Dans une autre vie – mais combien en ai-je eues? -, j’ai eu un ami écrivain qui se prenait très au sérieux et qui ne jurait que par Robbe-Grillet.

La mort de ce dernier m’a rappelé certaines de nos conversations. Dieu et le père du nouveau roman, c’était exactement la même chose. Personne ne ferait mieux que lui. Il avait tout inventé. C’était LE maître. J. n’avait que lui en bouche. Il avait même à une certaine époque acheté une bicoque délabrée dans un bled. Il allait être gentleman farmer et écrivain comme son maître.

C’était avant son coup de foudre pour une gamine de 18 ans alors qu’il en avait 49. Il n’a plus écrit depuis. Et je me demande s’il reste encore un peu de l’écrivain peint par Judy Nemer Sklar en lui ou si ses enfants ont remplacé Robbe-Grillet.

Moi, je regarde devant moi

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Il peut bien baisser les yeux, dissimuler son visage sous son immense capuchon : je l’ai vu. Et j’ai regardé droit devant moi. Je n’ai rien à cacher, moi. Je n’ai pas à détourner mon regard. Je n’ai pas à fuir celui de certaines personnes. Ma conscience ne me souffle pas de le faire. Et je suppose que c’est le cas de celui qui agit ainsi.

Au fait, j’ai même cru à une certaine époque que c’était mon ami. Ou qu’il pourrait le devenir? Je ne sais plus. J’ai détruit les photos, j’ai effacé la majeure partie des traces laissées ici et là. Il a probablement fait de même. Puis, il s’est rangé du côté des bien pensants qui se croient porteurs de vérité. Que j’ai connus aussi, dans une autre vie. Mais connaît-on vraiment les gens?

Il peut baisser les yeux. Moi, je regarde devant moi.

Or, il devrait toujours avoir un livre à la main pour se pencher sur lui, comme le lecteur au capuchon de Konstantin Kachkachev. C’est moins évident comme fuite.

Tout ce que j’aurais raté si…

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Couper le téléphone chez soi, de temps en temps, est une jouissance comparable à celle de la ballerine qui enlève ses chaussons et son tutu.[ José Artur ]

Comme j’ai bien fait de ne pas appliquer cette phrase aujourd’hui, alors que les lectrices de Camillo Vena semblent toutes l’avoir fait. J’aurais raté un appel outre Atlantique tôt le matin pour me réveiller. Je n’aurais pas entendu la voix de Denis. J’aurais raté l’appel d’Olivier et Sabine pour me dire que ma chambre m’attend en Champagne. J’aurais raté Carine et Norha qui auraient bien voulu me voir débarquer en Belgique en février. J’aurais raté la voix enthousiaste d’un autre pour me raconter son séjour à Bruxelles pour le travail. Oui, vraiment j’aurais tout raté de ces voix souriantes qui adoucissent une journée. Ces lectrices savent-elles ce qu’elles ont raté?

Faut-il regretter ce temps?

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Comme nous passions du temps autrement il y a encore quelque temps. On pouvait flâner des heures dans les boutiques pour choisir LA carte de souhaits parfaite, alors qu’aujourd’hui on envoie une carte virtuelle. On passait du temps à décorer du papier à lettres, à écrire en utilisant sa plus belle calligraphie, en parfumant des enveloppes, en les couvrant parfois d’autocollants. Et puis, on marchait plus, on allait au bureau de poste faire peser nos envois.

Mais il n’y avait pas l’instantanéité. Il n’y avait pas le délai. Mais il y avait ce plaisir de caresser une enveloppe avant de l’ouvrir.

Faut-il regretter ce temps? Faut-il plutôt un peu des deux? Pour qu’il reste quelques traces pour inspirer des artistes comme Francisco Castro, qui a intitulé son collage Before There Was E-Mail?

De nombreuses heures au lit

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Et si je n’avais pas passé tant d’heures au lit, enfant, comme la petite lectrice de Vladimir Ezhakov, aurais-je lu tant de livres, aurais-je aimé autant les livres, aurais-je été curieuse de tout? Une otite, les amydales retirées, la coqueluche, une sinute, un urticaire géant, la rougeole, la varicelle, les oreillons, les rhumes, une mononucléose, et j’en passe, ça donne de bonnes raisons de rester à la maison. Pas que je les aie cherchées, bien entendu. Mais les microbes avaient une attirance particulière pour ma personne. Je devais être très accueillante…

Tout ça pour dire que j’ai passé de nombreuses heures dans mon lit avec des livres. Il n’y avait pas malade plus sage que moi. Je ne me plaignais pas, même avec de la fièvre, je lisais. Ça a été plus difficile lorsque j’ai eu la coqueluche, parce que ce n,est pas évident de tenir un livre entre deux quintes de toux, mais ça m’a empêchée de gratter mes gales parce que j’étais trop concentrée ailleurs.

Je crois même que certaines années, j’ai dû battre le records d’absences de toute l’école tant j’avais passé de journées au lit. Et probablement aussi le nombre de livres lus par une seule élève…

Boulimie?

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Je suis heureuse quand j’ai une pile de livres auprès de moi, quand je sais que je ne manquerai pas de livres, quand je peux aller de l’un à l’autre. Un livre ne me suffit jamais.

Boulimie? Gourmandise? Je ne fais pas dans la psychanalyse. Je sais juste le besoin de piles. Qui me rassurent. Qui m’apportent un certain équilibre. Que je ne peux vivre autrement. Comme je sais aussi que les endroits sans livres me déstabilisent.

Et je me dis que je ne suis peut-être pas la seule à être ainsi quand je vois la toile de l’artiste canadienne Anna Sponer.

Les vendredis retrouvés

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J’aime les vendredis. J’aime les vendredis retrouvés. Ce n’est pas que je suis paresseuse, même si une de mes activités préférées est rêver. C’est juste que j’aime bien travailler quatre jours et non pas cinq, comme je l’ai fait de juin à décembre. Même si, côté budget, ce n’est pas tout à fait la même chose. Mais qui gagne moins dépense moins…

Oui, j’aime les vendredis retrouvés. Et il me semble bien mérités. N’ai-je pas travaillé de 42 à 60 heures par semaine (et parfois davantage) pendant plus de vingt ans? N’ai-je pas droit à un peu de temps à moi?

Oui, j’aime les vendredis retrouvés. Les vendredis sans autobus bondés où je ferais de mon mieux pour entrer dans le silence et tourner quelques pages, comme le fait la lectrice de Viviane Douek. Et sans devoir affronter une nouvelle tempête. Eh oui, il neige encore.