Voilà deux semaines que sa lettre au père Noël est prête. Depuis le 14 novembre, plus exactement. Mais il y a grève du service postal au Canada depuis le 15. Que va-t-il advenir de sa lettre? Est-elle toujours dans la boîte aux lettres ou est-elle dans un des centres de tri désertés? Si l’interruption de service se termine dans les prochaines jours, sera-t-elle livrée à temps pour que le célèbre barbu en prenne connaissance avant le jour J?
La fillette peinte par Fernand Le Quesne fait partie de milliers d’enfants très inquiets tandis que les négociations sont au point mort entre Postes Canada et le syndicat.
Ce sera pour ma part un Noël sans envoi de cartes de souhaits, semble-t-il.
À l’heure où de nombreux documents sur papier accumulés au fil des ans se retrouvent dans la déchiqueteuse, parce que désormais inutiles ou parce qu’il ne sert à rien de les conserver plus longtemps, j’ai relu un échange de courriels datant de juillet 2002 dont je ne me souvenais pas et que j’avais pris la peine d’imprimer.
J’avais même oublié certains événements mentionnés dans ces courriels. Oubli volontaire parce qu’ils faisaient trop mal et que je m’applique depuis quelques années à effacer de ma mémoire ce qu’il vaut mieux ne pas retenir? Peut-être. Probablement.
Je ne suis pas fâchée que certains détails de cette vie d’avant soient désormais dans une zone floue dont même les contours se dissipent.
Les courriels imprimés vont donc subir le sort qui a été celui de vieilles factures, de contrats qui datent de Mathusalem, de reçus divers, de lettres d’amis disparus.
Ils ne me manqueront pas. Comment pourrait-il en être autrement, puisque je n’avais quasi aucun souvenir de cet échange?
J’ignore pour quelles raisons j’ai conservé autant de documents qui ne me serviront jamais et pourquoi je n’ai pas pris le temps de les détruire avant récemment. Mais je ne chercherai pas la ou les réponses. Il y a plus intéressant à faire que cela.
Je ne peux pas passer tout mon temps libre à régler la succession de mon père, à trier ce qui doit être conservé, jeté, donné tant chez moi que chez mes parents en vue de mon éventuel déménagement dans la maison familiale. Je dois prendre du temps pour moi. Pour écrire. Pour écouter de la musique. Pour lire. Pour lire. Pour lire.
Il y a deux mois aujourd’hui, mon père nous quittait après deux mois d’hospitalisation. J’apprends depuis ce jour à vivre sans lui, mais c’est difficile. Très douloureux. C’est pour cela qu’il m’a fallu tant de temps pour vous annoncer cette triste nouvelle.
Il n’a pas vu son érable dont il était si fier se vêtir de sa tenue automnale aux riches couleurs. Mais il veille sur moi et guide mes pas, jour après jour, comme il l’a toujours fait. Et j’ai pris cette photo pour lui. J’aurais tant aimé lui montrer son arbre à lors d’une de mes visites quotidiennes.
Je vous raconterai petit à petit ce père extraordinaire, cet homme exceptionnel qu’il a été. Je ne suis pas encore prête. Et j’ignore quand je serai en mesure de parler de lui au passé.
Je continuerai donc de vous faire voyager par l’entremise des cartes postales. Il aimait tant que j’en apporte à l’hôpital. C’était notre moment de détente. Pendant cette pause complice, nous oubliions où nous étions.
Je vous parlerai à nouveau de livres. Il aimait tant lire avant l’opération ratée pour un décollement des deux rétines il y a 35 ans. Mais il s’intéressait à ce que je lisais à défaut de pouvoir lire lui-même. Même si certains livres qui m’enthousiasmaient ne lui disaient rien du tout.
Pour l’heure, son bel érable est nu. Il revivra au printemps. Et je le prendrai à nouveau en photo. Pour lui comme pour moi.
Il y a déjà chez moi des piles de livres non lus, des sacs remplis de livres achetés dans les ventes d’élagage des bibliothèques publiques, des bouquins offerts par des amis, qui attendent sagement leur heure. Des livres partout, quoi. Dans toutes les pièces sauf la salle de bain.
Pourtant, je continue d’en acheter. D’en emprunter à la bibliothèque. Je ne peux pas faire autrement. J’ai plus peur de manquer de livres que de nourriture si jamais une catastrophe naturelle m’empêchait de sortir de chez moi.
Ne me dites pas que la vie est facile. Pas en ce moment. Pas depuis la fin mai. Pas depuis la chute de ma mère dans l’escalier. Pas depuis le premier samedi de juillet, alors que mon père a quitté la maison en ambulance.
Tous deux sont hospitalisés, ma mère dans un hôpital de réhabilitation, mon père dans un autre hôpital en raison de multiples infections. Tous deux y ont attrapé la Covid. Mon père me l’a transmise. Aucun de nous trois ne l’a encore.
Mais mes parents ne retourneront jamais dans leut maison, celle où ils ont vécu 62 ans et où ils ont élevé leurs filles. Ce lieu rempli de souvenirs, d’objets rapportés de voyages, de tableaux achetés au fil des ans. Cet endroit que j’entretiens quotidiennement, où je vivrai peut-être dans quelque temps.
La vie est si compliquée. Je me lève très tôt pour passer un peu de temps avec moi-même, m’occuper de mes courriels et de mes cartes postales. Pour lire un peu, si c’est possible. Pour écouter de la musique.
Puis, je passe de mon ordinateur personnel à celui du bureau. Le but est de terminer ma journée peu avant 16 heures. Après, je passe chez mes parents. Je vérifie s’il y a du courrier ou des messages sur le répondeur. Je m’occupe du déshumidificateur et de la piscine. Et il y a encore quelques jours, je me baignais pendant une demi-heure. Depuis, il n’a pas fait assez chaud pour que je m’accorde ce plaisir. Et hier, nouveau problème : le moteur ne fonctionne plus. Comme si je n’en avais pas assez sur les bras… Celui qui s’occupe de la piscine devrait passer en début de semaine. Je vais donc pouvoir penser à autre chose.
Pas à autre chose, en fait. À mon père. Emprisonné à nouveau dans la confusion depuis mardi, alors qu’il allait tellement bien lundi, et ceci, probablement à la suite des infections contre lesquelles il s’est battu et celle des os des pieds qui n’est toujours pas guérie.
Il est si difficile de le voir ainsi, allongé, incapable de s’asseoir ou de se lever, encore moins de marcher, dans l’impossibilité de communiquer tant la réalité lui échappe. Tant ses cauchemars ont pris de la place. Tant ceux-ci semblent sa nouvelle réalité.
Je voudrais lui dire que tout va bien, que je lis dans la cour, au bord de la piscine, qu’il est en bonne voie de guérir, qu’il rentrera bientôt à la maison. Je ne dis rien. Je lave ses lunettes quand c’est possible. Il se rase les bons jours, qui semblent bien rares en ce moment. On parle un peu. De moins en moins. Il dort plus que jamais.
Ma vie risque de se compliquer encore plus. Mais heureusement que nous sommes deux et que Monique s’occupe de notre mère. Je n’y arriverais pas seule. Pour le moment, je veux rêver que la situation sera différente, et que mon père sera conscient et lui-même quand j’irai le voir tout à l’heure. J’aimerais tant que mes parents puissent se voir et se parler grâce à nos téléphones cellulaires.
Comme j’aimerais me retrouver dans un tel décor. Une vieille machine à écrire, un ordinateur portable, des livres, des enveloppes qui s’envolent vers le bout du monde, du café, un sofa pour la lecture, l’été. Tout dans cette scène semble avoir été préparé à mon intention. Ne reste plus qu’à choisir la musique. Des suggestions?
Ce soir-là, nous avions assisté à une pièce de théâtre pour enfants dans un parc. C’était à la fin juillet, peut-être au début du mois d’août. Il faisait beau. Je m’étais amusée. J’étais heureuse de ma soirée. Je me sentais légère, je souriais. Et comme la pièce avait été présentée dans un parc, il y avait des jeux pour enfants. Je ne suis pas allée jusqu’à me précipiter sur une des glissoires, mais je me suis laissée tenter par un carré de sable. J’adore enfouir mes orteils dans le sable.
Il m’a regardée, visiblement surpris. Comme si je m’adonnais là à quelque chose de complètement insensé. Et il m’a clairement expliqué qu’il n’allait pas retirer chaussures et chaussettes pour se joindre à moi. Je n’y avais pas pensé, je n’avais que répondu à une envie irrésistible.
Lire est une activité qui se pratique seul. S’amuser dans un carré de sable, aussi, quand on est une grande personne, ai-je compris ce soir-là.
Tout de même, il ne saura jamais quel plaisir il a raté.
C’est mon tour… Ma mère a vaincu la COVID contractée à l’hôpital. Mon père se bat contre la COVID qu’il a aussi contractée dans un autre hôpital alors qu’il lutte contre deux infections qui ont suivi celles qui sont maintenant contrées.
Et j’ai moi aussi la COVID, en raison de mes visites quotidiennes à l’hôpital. Je pensais me reposer enfin puisque je suis en vacances depuis hier, mais pas à supprimer toute activité intéressante.
Elle se demande souvent pourquoi elle n’a pas compris qu’il y avait quelque chose qui clochait dès le départ. On n’offre pas à une femme qui aime les livres et la musique un ouvre-boîte électrique quand on est supposément amoureux d’elle sous prétexte de lui rendre la vie plus facile. Et surtout pas le jour de la Saint-Valentin. C’est pourtant ce qu’il fit. Ce fut d’ailleurs la seule fois qu’il souligna le 14 février en neuf ans.
Elle a jeté l’ouvre-boîte en même temps qu’elle a mis fin à cette relation toxique. Mais pourquoi a-t-elle tant tardé à le faire? À l’heure où elle regarde derrière elle, la question demeure sans réponse. Et à quoi bon tenter de la trouver, il y a tant de livres à lire.
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