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Les proverbes danois 1

Comme la fête nationale des Danois est dans deux jours, la lectrice peinte par Boris Mikhailovich Lavrenko a décidé d’arborer le rouge et le blanc de leur drapeau et d’inviter d’autres lecteurs à faire de même afin de partager avec nous quelques proverbes de chez eux en commençant par celui-ci :
La route qui mène chez un ami n’est jamais longue.

Place donc aux proverbes danois!

Savanes 4

surface de la page les mots sont
peau
en mon spasme tu perds la parole
oripeau d’ombres disparues dans l’énamoration
le poème mis à mort peu à peu
dans la lumière de Sumatra
qui sommes-nous dans ce lit
les livres les herbes s’étendent
à nos pieds
ton corps que je reconnais endolori
infiniment

Joël Des Rosiers, Savanes

*choix de la lectrice de Philippe Trouvé

Vivement demain!

Même la princesse de Lamballe, ici peinte par Anton Hickel, a décidé d’écrire quelques lignes, inspirée par la toile de dimanche dernier. Vivement demain que nous puissions les lire en même temps que les vôtres!

Savanes 3

de quel amour si pur que le jouir
quand le jouir est pur
peut-être
ne restera-t-il que fragments
des traces soulevées en langueur grave douce
l’entaille en ton corps est une consolation
buvons
l’eau qu’il a dans le corps des amants
nos peaux s’emparent de la lumière
la couleur du monde sourd de nos pores
s’incline le soleil en ses branches
les plus hautes
les mornes de schiste sont presque des temples

Joël Des Rosiers, Savanes

*choix de la lectrice d’Alexander Shubin

Une voix qui porte

Une librairie, même si plusieurs personnes en examinent la toute nouvelle vitrine, n’inspirera jamais autre chose que le silence ou un chuchotement de la part de ceux qui sont là. C’est pourquoi toutes les têtes se sont tournées vers celle qui, visiblement, n’avait pas conscience de l’endroit où elle hurlait, telle une enragée, dans le microphone de son téléphone cellulaire.

– Votre retard m’a fait perdre 5000 dollars!
– …
– Vous êtes une inconsciente. Ça n’a pas de sens de remettre vos textes 24 heures après la date prévue!
– …
– Et pour des raisons personnelles en plus. Vous me prenez pour qui? Comme si j’allais vous donner ma bénédiction alors que vous me faites perdre de l’argent?
– …
– Et vous avez perdu quoi, vous?
– …
– Un bébé? Vous en ferez un autre.
– …
– Encore des excuses pour vous défiler. Vous pensez que je vais croire ça, que ça vous a pris six ans pour tomber enceinte alors qu’il y a des tas de filles de 15 ans qui tombent enceintes la première fois qu’elles couchent avec un garçon? Vous me prenez vraiment pour une idiote.
– …
– Vous ne vous rendez vraiment pas compte de la situation! Vous n’êtes qu’une incompétente! Vous n’avez aucune conscience professionnelle! Vous…

Puis, plus rien. Visiblement, son interlocutrice avait raccroché. Tous, nous la regardions quand un homme s’est approché d’elle.

– Vous êtes toute une femme d’affaires! Puis-je avoir votre carte professionnelle?
– Vous êtes dans quel domaine?
– Les communications.
– Avec plaisir. Voici ma carte!
– Merci. Je vais m’empresser de faire circuler votre nom dans mes réseaux.
– Oh! c’est trop!
– Trop? J’espère juste que ce sera suffisant pour ruiner votre réputation.

Et l’homme a quitté la scène. Nous étions trop émus pour applaudir.

*toile de John Wheatley

Ce que mots vous inspirent 679

Il n’y a que dans les livres que l’on peut changer de vie. Que l’on peut tout effacer d’un mot. Faire disparaître le poids des choses. Gommer les vilénies et au bout d’une phrase, se retrouver soudain au bout du monde. (Grégoire Delacourt)

*toile d’un peintre tchèque inconnu, dont toute trace a disparu

Savanes 2

il y eut
que le monde s’empara
de nos peaux
le soleil tomba dans l’amour
l’amour nous tomba au ventre

Joël Des Rosiers, Savanes

*choix de la lectrice d’Edith Dora Rey

Une grande écrivaine s’est éteinte

Je n’ai pas lu tous ses livres. Il y en a même deux achetés récemment qui m’attendent. Je sais juste qu’il n’y en aura plus. À moins qu’elle n’ait laissé dans ses tiroirs des nouvelles et des romans achevés.

Je n’ai pas lu tous ses livres. Mais j’ai aimé ceux que j’ai lus. Beaucoup. Orlanda. La plage d’Ostende. Moi qui n’ai pas connu les hommes. Pour ne nommer que ceux-là.

Peut-être que je lirai tous ses livres. Peut-être même que je trouverai un jour qu’ils ont quelque chose de répétitif, à la manière d’un Modiano auquel je reste fidèle et qui chaque fois m’étonne. Malgré ce qu’en disent ceux qui voient en lui l’auteur d’un seul et unique livre raconté sous plusieurs angles, lesquels disent aussi cela d’elle.

Peut-être, voire sûrement, que je prendrai mon temps. Parce que je sais qu’elle n’écrira plus.

Une grande écrivaine s’est éteinte. Belge. Universelle.

Elle s’appelait Jacqueline Harpman.

*toile de Michael Taylor

Ce que mots vous inspirent 678

L’expérience, ce n’est pas ce qui arrive à quelqu’un, c’est ce que quelqu’un fait avec ce qui lui arrive. (Aldous Huxley)

*toile de Lynne D’Ascenzo

Savanes 1

C’est le très beau recueil du poète québécois d’origine haïtienne Joël Des Rosiers, intitulé Savanes, que la lectrice peinte par John Singer Sargent a choisi d’ouvrir ce soir. Emportée par les mots, elle s’est arrêté ici :

il y eut
d’un corps l’octroi des mains pures
les mots des arbres jamais ne jaillissent
ce qui de la promesse point ne se donne
préférant s’entrebaiser à lire et d’une fille
la robe flétrie d’un fol émoi l’ôter
saintement
à coup d’ahan déferle l’encre amarile
il y eut
le lecteur à ensevelir dans le livre
à mi-voix *
nous fermons les issues et nous fermons