Ne vivent haut que ceux qui rêvent (Xavier Grall)
*toile de Richard Beerhorst
Radar dans la tempête
Et parfois, pas toujours, guidé par le radar
le poème atterrit sur la piste, à l’aveuglette,
(dans les éclairs)
cahote sous la pluie et, réacteurs à l’arrêt, en descendent
des passagers rescapés de la mort : les mots.
Alfredo Veiravé
(extrait de Poésie argentine du XXe siècle d’Horacio Salas)
*choix de la lectrice d’Isaac Maimon
Imaginez un réveillon du temps des fêtes assez intime (moins de dix personnes) auquel deux invités ne faisant pas partie de la famille ont été ajoutés à la dernière minute. L’un des deux a éteint la sonnerie de son téléphone cellulaire, sélectionné le mode « vibration » et rangé l’appareil dans sa poche. Assis en plein milieu du salon, l’autre n’a pas quitté son téléphone intelligent de la soirée. Pas question de rater un appel, un message texte ou un courriel. Pas question non plus de ne pas répondre.
Personne n’a osé lui dire que ça ne se faisait pas, qu’il manquait de respect envers ses hôtes et leurs invités et qu’il démontrait son manque de savoir-vivre en agissant ainsi. Même moi. Et pourtant, la langue me démangeait. Parfois, je n’ai pas envie d’être polie. De ne pas suivre les règles de bienséance. Surtout quand les gens font preuve d’un tel manque de courtoisie.
Je vais donc vous dire un secret. Je suis certaine que si j’avais sorti un livre de mon sac plutôt qu’un téléphone intelligent, j’aurais eu droit à toutes les remarques du monde. Lire un livre est sûrement bien pire que « pitonner » toute la veillée.
Voilà où nous en sommes.
Triste époque.
*toile d’Elena Drobychevskaja
Nous ne devrions jamais avoir honte de nos larmes. C’est une pluie qui disperse la poussière recouvrant nos coeurs endurcis. (Marie-Aude Murail)
*toile signée Hans Makart
Âme bienheureuse
L’après-midi touchait à sa fin, ce jour-là,
et j’allais pour te saluer comme à l’accoutumée,
quand une angoisse vague à te quitter
m’apprit que je t’aimais.
Ton âme, sans le comprendre, savait déjà…
Tu rougis, j’en fus en te parlant illuminé,
et, au moment de nous séparer, tu t’écartas
du groupe, encore tout intimidée.
Silence et frisson fut notre surprise;
mais déjà la plénitude de la promesse
nous comblait d’une joie si douce
que nos lèvres tout bas soupirèrent…
Et ton âme palpitait entre tes doigts
comme si elle allait s’effeuillant.
Leopoldo Lugones
(extrait de Poésie argentine du XXe siècle d’Horacio Salas)
*choix de la lectrice de Grace Cossington Smith
Espérer l’éternité, c’est refuser d’entrer dans un cycle, un engrenage. (Ingrid Desjours)
*toile de Thomas Faed
Le corps et l’âme
Dieu fit votre corps noble et votre âme charmante.
Le corps sort de la terre et l’âme aspire aux cieux;
L’un est un amoureux et l’autre est une amante.
Dans la paix d’un jardin vaste et délicieux,
Dieu souffla dans un peu de boue un peu de flamme,
Et le corps s’en alla sur ses pieds gracieux.
Et ce souffle enchantait le corps, et c’était l’âme
Qui, mêlée à l’amour des bêtes et des bois,
Chez l’homme adorait Dieu que contemplait la femme.
L’âme rit dans les yeux et vole avec la voix,
Et l’âme ne meurt pas, mais le corps ressuscite,
Sortant du limon noir une seconde fois.
Dieu fit suave et beau votre corps immortel :
Les jambes sont les deux colonnes de ce temple,
Les genoux sont la chaise et le buste est l’autel.
Et la ligne du torse, à son sommet plus ample,
Comme aux flancs purs de vase antique, rêve et court
Dans l’ordre harmonieux dont la lyre est l’exemple.
Pendant qu’un hymne à Dieu, dans un battement court,
Comme au coeur de la lyre une éternelle phrase,
Chante aux cordes du cœur mélodieux et sourd.
Des épaules, planant comme les bords du vase,
La tête émerge, et c’est une adorable fleur
Noyée en une longue et lumineuse extase.
Si l’âme est un oiseau, le corps est l’oiseleur.
Le regard brûle au fond des yeux qui sont des lampes
Où chaque larme douce est l’huile de douleur.
La mesure du temps tinte aux cloisons des tempes;
Et les bras longs aux mains montant au firmament
Ont charitablement la sûreté des rampes.
Le cœur s’embrase et fond dans leur embrasement,
Comme sous les pressoirs fond le fruit de la vigne,
Et sur les bras croisés vit le recueillement.
Ni les béliers frisés ni les plumes de cygne,
Ni la crinière en feu des crieurs de la faim
N’effacent ta splendeur, ô chevelure insigne,
Faite avec l’azur noir de la nuit, ou l’or fin
De l’aurore, et sur qui nage un parfum farouche,
Où la femme endort l’homme en une mer sans fin.
Rossignol vif et clair, grave et sonore mouche
Frémis ou chante au bord des lèvres, douce voix !
Douce gloire du rire, épanouis la bouche !
Chaque chose du corps est soumise à tes lois,
Dieu grand, qui fais tourner la terre sous ton geste,
Dans la succession régulière des mois.
Tes lois sont la santé de ce compagnon leste
De l’âme, ainsi qu’un rythme est l’amour de ses pas,
Mais l’âme solitaire est joyeuse où Dieu reste.
… La grâce de votre âme éclot dans la parole,
Et l’autre dans le geste, aimant les frais essors,
Au vêtement léger comme une âme qui vole.
Sachez aimer votre âme en aimant votre corps,
Cherchez l’eau musicale aux bains de marbre pâle,
Et l’onde du génie au cœur des hommes forts.
Mêlez vos membres lourds de fatigue, où le hâle
De la vie imprima son baiser furieux,
Au gémissement frais que la Naïade exhale;
Afin qu’au jour prochain votre corps glorieux,
Plus léger que celui des Mercures fidèles,
Monte à travers l’azur du ciel victorieux…
Germain Nouveau, Poèmes d’Humilis et vers inédits
*choix de la lectrice d’Alessandro Allori
Avec quelques mots et beaucoup d’imagination, on peut créer un univers. Richard Curtner nous le prouve avec ces quelques scènes livresques. Pour découvrir le reste, c’est ici.
Le grand bonheur, c’est facile, il suffit de se laisser glisser. C’est comme descendre sur la pente d’un toboggan. Le chagrin, c’est remonter à pied un très long toboggan. (Katherine Pancol)
*illustration d’Igor Morski
Les musées
Entrez dans les palais grands ouverts à la foule;
Un jour limpide y luit, l’heure paisible y coule,
Le pied rit au miroir des parquets précieux,
Et loin, dans le plafonds aussi hauts que les cieux,
Bleu séjour de la muse et du Dieu sous les voiles,
L’œil voit trembler des chars, des luths et des étoiles.
Sous la voûte, sur les paliers,
Par les rampes en fleurs et les grands escaliers,
Un courant d’air vaste circule,
Et douce est la fraîcheur où vous marchez,
Parmi le peuple blanc des marbres recherchés :
Saluez, c’est Vénus ; admirez, c’est Hercule!
Comme vous reposez les yeux,
Ô blancheur sombre des musées!
La fièvre de nos sens expire dans ces lieux,
Et nos âmes y sont largement amusées.
Ô génie, ô lent créateur,
Comme Dieu fait courir la sève dans les arbres,
Tu fais courir la vie aux lignes des beaux marbres;
Et sur la pierre, à la hauteur
Des bras de la statue ou du col de l’amphore,
L’œil croit voir voltiger encore
Les mains illustres du sculpteur
Alors notre cœur se rappelle
Le temps d’Auguste, l’âge où florissait Apelle
Tout ceux dont un laurier pressait le front puissant,
Le pnyx sonore où rit la troupe des esclaves,
Les toges du forum, les plis des laticlaves,
César spirituel ! Sophocle éblouissant!
Rome. Athènes Ô palais que la colline élève !
Vous, Romains, vous sculptez à la pointe du glaive
Et vous qui soupez chez les dieux,
Vous possédez la grâce et vous la versez toute,
Athéniens, et c’est chez vous que l’âme écoute
Le grand hymne muet qui chante pour les yeux,
Le long des lignes, sous la voûte
De vos temples mélodieux.
Des anciens, endormis au bruit frais des fontaines,
Les âmes en rêvant se promènent ici,
Caressant tous les fronts d’un regret adouci,
Et font, sur les lèvres hautaines
Des Romains et des Grecs et de Tibère aussi,
Chuchoter un long flot de paroles lointaines.
Ô belle antiquité, toute nouvelle encor!
Berce-nous de tes bons murmures,
Comme une abeille d’or,
Que l’été de Paris prendrait aux roses mûres
Pour la jeter en Prairial,
Grisée
Et bourdonnante, autour de la salle apaisée,
Où, visiteur royal,
Par la vitre embrasée au feu de ses prouesses,
Le baiser du soleil vient dorer les déesses.
Germain Nouveau, Poésies et vers inédits
*choix de la lectrice d’Emmanuel Garant
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