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Quand le givre nous emmène ailleurs

IMA

Et tandis que les vitres étaient givrées avant que le soleil ne vienne faire fondre les dessins sur celles-ci, je voyais dans cette architecture de glace quelque chose qui ressemblait un peu au mécanisme d’éclairage naturel de l’Institut du Monde Arabe, à Paris.

Et pourtant, ça n’a rien à voir. Ou si peu. Mais c’est le regard qu’on a sur les choses qui importe et non les choses elles-mêmes.

Et tandis que le soleil est d’un bleu tendre qui rappelle celui d’un septembre où Jasmine et moi avons pris le thé sur le toit de l’IMA, je souris à ce souvenir heureux. La vue était si belle… Comme j’aime Paris, ce Paris où étaient hier des gens qui m’ont envoyé un joli message texto du Rostand, mon café préféré, juste pour dire qu’ils pensaient à moi.

Paris me manque si souvent. Rares sont les jours où je ne pense pas à la ville aimée. Où je ne m’assieds pas en rêve à la table de ce café, où je ne me promène pas dans les rues…

De cet après-midi à l’IMA, j’ai rapporté une affiche qui représente un message en calligraphie arabe. Il dit ce que je suis, ce que je souhaite à tous. PAIX ET LIBERTÉ. Tout simple, mais pour tellement de gens, tellement difficile à vivre au quotidien…

Beaune, avec Christine

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Aujourd’hui, quelque part en Picardie, Christine, mon amie bourguigonne, fête son anniversaire. Et j’ai envie de lui dédier un billet, pour rappeler à nous le souvenir du soleil sur les toits de l’hospice de Beaune un jour de juillet 2001. Et j’ai envie de dire comme il était bon de partager en vrai après des mois de correspondance, comme nos rires étaient clairs et nos sourires éloquents.

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Et sûrement, ce lieu qui attire des visiteurs du monde entier, qui a été le théâtre de quelques scènes de La grande vadrouille, est-il pour moi autre chose qu’un de ceux où on passe. Il est au même titre qu’un bout de la plage de Marseille ou une crêperie de Josselin, un de ceux où l’amitié se grave, indéfectible malgré la distance et le temps. Et là réside tout le pouvoir de chacun de ces endroits.

Quelque part, là, en Bourgogne, il y avait des yeux qui brillaient comme ils peuvent briller quand on se comprend sans rien dire. Les mêmes qui, quelques années plus tard, se retrouvaient dans ce Montréal dont Christine avait tant rêvé. Les mêmes, je nous le souhaite, en ce jour qui est le sien, que nous aurons au hasard de nos retrouvailles, fort probablement de son côté de l’océan à elle.

Puisse-t-elle être toujours heureuse, aussi heureuse que ce jour gravé dans nos mémoires alors qu’elle partageait avec moi un peu de son monde à elle.

Un peu du soleil de l’île de Noirmoutier

noirmoutier

Et parce qu’il fait une pluie battante et parce que celle-ci a si bien caché la lumière venant de l’extérieur que j’ai dû allumer la petite lampe du bureau en plus du plafonnier pour tenter de voir un tant soit peu clair, je me mets à rêver… comme toujours. À des lieux de lumière, à des moments de soleil et de douceur.

Pourquoi Noirmoutier ? Pourquoi cet endroit plus qu’un autre ce matin ? Il ne sert à rien de questionner les paysages qui surgissent de la mémoire voyageuse. Il ne sert à rien de chercher loin ce qu’on n’a nul besoin de savoir.

L’image a surgi et j’ai envie de conserver de cette île de Vendée les dunes balayées par le vent, les marais salants, le passage du Gois, cette route submersible qui mène à la terre ferme et qu’on ne peut pratiquer qu’à marée basse. Me laisser envahir par tout ça, par l’odeur de l’océan qui, quand elle nous chatouille les narines, nous fait sentir tellement en vie que tout trouve enfin un sens. Et je veux sentir sur ma nuque le vent comme je le sentais ce jour de juin 1982.

Et je ferme les yeux. Il y a sûrement un battement d’ailes pas très loin. Me voilà rattrapée par mon rêve. Comme il fait bon ce souvenir de Vendée alors que le ciel déverse ici son trop plein. Comme il fait bon ce soleil dans ma tête. Il n’y a rien de tel que le rêve.

Le Père-Lachaise pour Chopin

chopin

J’aime ne pas savoir ce que sera demain. J’aime aller là où mes pas me guident, sans tout préparer d’avance,la plupart du temps. Et puis, de temps en temps, je vais au bout d’un rêve.

J’ai grandi avec le culte de Paris. Mon oncle y avait passé trois ans pour ses études et pendant des années je me suis nourrie de son Paris, jusqu’à ce que mes lectures, les films et la correspondance m’incident à ce que je m’approprie moi aussi cette ville un jour. Et combien de fois ai-je parcouru tel ou tel quartier avant d’y mettre les pieds ?

Je savais que je voulais déambuler dans Saint-Germain-des-Prés, voir le Louvre, laisser la ville d’étaler sous mes yeux du haut de la tour Eiffel. Mais surtout, je savais que je voulais aller au cimetière du Père-Lachaise et plus précisément sur la tombe de Chopin. Il me fallait absolument me recueillir et remercier celui qui avait alimenté le côté romantique de ma personnalité des années durant. Et c’était un tel besoin, quelque chose de si fort plus approchait la date où j’allais enfin fouler le sol de la ville rêvée et chérie, qu’il a fallu que ce soit la première chose que je fasse.

Ainsi donc, ce jour de juin 1981, à peine arrivée, le temps de poser les sacs et d’avaler un repas, malgré le décalage dont on m’expliquait les règles, du fait que celui-ci allait tomber sur moi tôt ou tard, surtout que je n’avais pas dormi dans l’avion, je n’avais qu’un seul but. Et quand j’ai manifesté le désir de bouger et d’aller précisément là, au cimetière, en guise de première expédition, je crois qu’Odile et Monique n’ont pas eu d’autre choix que de me suivre.

Et si le cimetière a beaucoup à offrir, lui qui abrite la dernière demeure de beaucoup des artistes de ce monde en plus d’une pléiade de chats qui y ont élu domicile, c’est nantie de mon plan que, sans hésitation aucune, je me suis dirigée vers mon but, rose à la main, comme il se doit, pour la poser là, au milieu des autres.

Le souvenir est encore vif aujourd’hui. Ma passion pour Frédéric Chopin ne s’est pas tarie, même si mes doigts n’ont jamais réussi à maîtriser que quelques pièces. Et les années pourront passer, il y aura toujours cette première fois à Paris et la première chose que j’y ai faite.

Dijon pour l’intensité d’un moment

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Quelqu’un que je connais sera dans quelques heures dans ce Dijon peint par Bruce Bingham, un Dijon que j’ai vu trop vite mais dont je conserve un souvenir impérissable. De la deuche de Christine aux rues qui m’émerveillaient par leur charme. De nos sourires à toutes les deux parce qu’enfin, nous n’étions plus des correspondantes mais des amies dont l’une entrait dans la vie de l’autre, ce que Christine a fait quelques années plus tard en me visitant à son tour. Christine, que j’espère revoir en 2007. La Picardie, après tout, c’est tout à côté de la Belgique et de la Champagne.

Dijon, c’était pour une rencontre du cœur. Un moment d’intense bonheur.

Et le bonheur, il est là, partout, inscrit, à inscrire, à s’inscrire. La chance, c’est de pouvoir le voir et le goûter. Rien d’autre.

Instantanés sur New York

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New York première fois, été 1972. C’était avant les tours, et nous avions vu la ville du haut de l’Empire State Building. Pris des photos devant Rockefeller Center. Marché sur 5th Avenue. Pas encore 11 ans. Souvenir tenace, malgré tout. Le Bronx où nous avons atterri par erreur et d’où les policiers nous ont sortis à la vitesse grand V dès qu’ils ont vu la plaque du Québec. Et bien entendu, la statue de la Liberté. Immense. Alors que la liberté des gens est minuscule, au fond.

Autre séjour presque 10 ans plus tard avec les copains d’université. Souvenir d’un autobus qui roule dans la nuit. Moi endormie sur l’épaule de P. qui caresse mes cheveux. Un déjeuner au beau milieu de nowhere quelque part entre Montréal et New York. C’est début mai et les nuits sont encore fraîches, mais nous nous dégourdissons un peu les jambes avant de repartir.

Quelques heures pour dire quelques jours quand le temps file à toute vitesse quand on veut tout voir. Quelques heures qui se sont éternisées dès que nous avons franchi les portes du Metropilitan Museum of Art: trop à voir. Pique-nique à Central Park sous quelques gouttes de pluie. Et le soir, pour Diane, Sylvie et moi, nos plus beaux atours pour Broadway. Otello avec Christopher Plummer dans le rôle d’Iago. Nous sommes les trois éblouies. Inconscientes – ou téméraires ? -, nous marchons dans les rues de New York à la recherche d’un endroit où on pourra se faire un snack de fin de soirée et discuter un peu. Puis, on rentre, toujours à pied. Magie que New York et ses lumières sous la pluie. De véritables éclairages de scène partout.

Et les toiles de Kandinsky au Guggenheim, celles de Giorgio de Chirico au MOMA. Antigone de Sophocle off Broadway et une pièce dont j’ai oublié le titre off-off-off Broadway. Dans un ancien magasin transformé en théâtre si bien que les gens dans la rue pouvaient tout voir à travers la grande fenêtre. Il manquait les mots, mais nous qui les avions pourtant n’avons saisi que des bribes.

Une nuit à jouer au strip poker dans notre chambre à Sylvie et à moi. Combien étions-nous ? Dix ? Douze ? Je me souviens qu’il n’y avait pas de table et que nous avions mis un tiroir à l’envers pour y jeter nos cartes en avalant du caribou (un alcool fort qui étourdit) que David était aller chercher – je préfère ne pas savoir où mais sûrement dans un bar clandestin – à une heure du matin. Nous avions 20 ans, nous étions libres et dans une des villes les plus excitantes du monde.

Mais de tous les moments, même si de tous je conserve un souvenir impérissable, il y en a un qui se démarque: l’arrivée à Washington Square, l’entrée de Greenwich Village. J’étais enfin LÀ, sur cette place vue dans tant de films. Je crois que j’ai dû faire un 360 degrés juste pour m’assurer que c’était bien vrai.

Tout m’a plu à Greenwich Village. Les maisons, les galeries, les friperies et les magasins de chaussures. Et le petit bistro français où on peut débarquer après le théâtre et où on nous sert à minuit comme s’il était 19h.

Je n’ai pas revu New York, pourtant à huit heures de route de Montréal. Mais j’ai vu et revu Paris maintes fois. Mais un jour, oui, j’y retournerai. Je suis certaine que ça doit être formidable d’embrasser un homme devant la fontaine de Washington Square avant d’aller marcher main dans la main dans les rues du quartier.

Haarlem, pour des traces d’amitié

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Il y a ces villes où j’ai vécu quelques jours ou quelques semaines, ces villages traversés trop vite, ces châteaux à découvrir, ces musées à réinventer, ces places où prendre un café, ces lacs et ces rivières que je n’imagine pas. Il y a trop pour une vie. Parce qu’aux endroits à découvrir, il nous faut ajouter ceux qu’on a envie de revoir, ceux où on vivrait, ceux auxquels on revient.

J’ai vécu près de quinze jours à Haarlem, en 1985. Je dis bien vécu, car il n’y a pas d’autre mot quand on partage le quotidien avec une amie. Si le matin nous partions toutes les deux en bicyclette, elle pour aller au travail, moi pour la gare d’où je sillonnais les Pays-Bas, pour rentrer en fin d’après-midi, à tour de rôle, nous préparions le souper sauf pour pour trois pris ailleurs, un chez son père, un chez sa meilleure amie et un restaurant.

Et le soir, nous écoutions de la musique, ou plutôt nous partagions la musique. Ça ne m’est pas arrivé souvent de partager aussi intimement la musique. Avec Michel, le compositeur, je crois, et avec Annemarieke. Intimement et intensément, devrais-je ajouter. Dans le plus pur des silences, nous laissant gagner par les notes ou par les mots.

Et nous parlions des livres, des voyages, de la vie, de nos grands-pères qui nous avaient marquées l’une et l’autre. Et avec elle, je préparais mes escapades du lendemain. Nous organisions les courses. Et parfois nous partions marcher dans Haarlem, la ville de Frans Hals, celle du film The assault, d’après le roman éponyme de Harry Mulisch qu’elle m’avait offert.

Et j’ai écrit à Haarlem, tellement écrit. Si bien qu’un an après, mon amie Brigitte, la chorégraphe, a eu l’idée folle de faire danser sur mes mots. Poèmes entrecoupés d’extraits de lettres où se mêlaient le français, le néerlandais et l’anglais sur lesquels les danseuses tournaient en tous sens, pantomimes cherchant leurs mots ou leur lieu d’appartenance. Projet ambitieux ou fou ? Peu importe, elles ont dansé sur Haarlem devant des centaines de personnes comme j’ai dansé seule sur les trottoirs de Haarlem.

Et pour toutes ces traces d’amitié, cette ville où j’ai vécu reste gravée en moi. Avec cette intention d’y retourner un jour. Et cette peur au ventre de ne pas la retrouver intacte et fidèle à mon souvenir, une peur insensée et égale à celle de se retrouver des années plus tard devant un homme qu’on a aimé et dont on voudrait voir sur soi le regard d’autrefois ne fut-ce qu’un court instant.

S comme Shakespeare et Stratford-upon-Avon

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Faut-il aller sur les traces des écrivains, des artistes ou des musiciens pour saisir tout de leur œuvre? Faut-il aller dans la maison où ils ont grandi pour savoir ce qui les a portés?

Cette question, je l’ai souvent posée. Sans jamais circonscrire une réponse définie à partir de balbutiements des uns, d’affirmations des autres. Et j’ai ainsi décrété que je ne me priverais pas d’aller sur les pas des uns et des autres. Même si les traces laissées ne m’éclairent pas sur l’œuvre.

C’est le cas de la maison natale de William Shakespeare, à Stratford-upon-Avon. Une de celles qui ressemblent à ses voisines, restées intactes ou presque. La sienne peut-être un peu plus entretenue parce qu’elle accueille des visiteurs. Mais pas de trace de Macbeth dans les placards. Nul signe de Hamlet non plus. Que le calme d’une maisonnette dans un village pittoresque. Et pourtant, j’étais émue de me savoir dans ce lieu où le grand Will avait peut-être signé un de ses magnifiques sonnets, une tragédie comme lui seul savait en écrire ou une comédie comme j’allais ce soir-là en voir une.

Et si de la maison où il a vécu, je ne conserve que des images sans grande importance, mon cœur s’emballe quand je revois les scènes de Much ado about nothing, transposées par le metteur en scène à l’époque de la Première Guerre mondiale. Non pas parce que j’assistais à la plus remarquable des pièces de Shakespeare, ni parce que la mise en scène même si originale n’allait pas changer le cours de l’histoire théâtrale, mais pour la seule raison que la représentation était donnée par la Royal Shakespeare Company, l’une des compagnies de théâtre les plus prestigieuses du monde. Sur une scène où Ben Kingsley a tenu le rôle de Hamlet, s’il ne faut nommer qu’un des grands à avoir foulé le sol de cette scène chargée de souvenirs.

J’ai eu cette chance, me dis-je encore aujourd’hui, alors que près de vingt ans ont passé. Ces chances, plutôt. Celle de voir la maison natale du plus grand homme de théâtre de tous les temps. Celle d’avoir pu assister à un spectacle donné par la compagnie qui porte son nom et qui a pour mission de promouvoir l’œuvre du grand maître. Et d’avoir pu dormir au Shakespeare Hotel, avec vue sur l’Avon, théière et table d’écriture dans ma chambre.

Faut-il aller sur les traces des écrivains, des musiciens et des artistes pour comprendre leur œuvre? Peut-être. Peut-être pas non plus. Mais pour des moments de bonheur incomparables, oui. Puisque

Those parts of thee that the world’s eye doth view
Want nothing that the thought of hearts can mend

(extrait du sonnet LXIX)

Un jour, l’Italie…

amalfi

À l’heure qu’il est, l’avion qui menait Martine à Casablanca a sûrement atterri. Celui qui emmène des visiteurs à Montréal est quelque part au-dessus de l’Atlantique. Celui qui transportera mes parents en Italie s’envolera dans quelques heures. Chassés-croisés au-dessus de l’océan.

Je me serais bien fait toute petite pour entrer dans une des valises. L’italie me tente depuis si longtemps. Elle viendra à son heure. Et c’est à travers les yeux de mes parents que je la verrai, à travers leurs anecdotes et leurs photos que je me la rêverai. Surtout la côte amalfitaine où débutera le périple de 15 jours. Là où chaque village s’incruste dans la pierre. Là où la beauté et les couleurs se sont posées dans la plus parfaite des lumières. Là où l’art de vivre, cette dolce vita, semble exister en permanence.

Je ne sais de l’Italie que ce que j’ai vu dans les livres et dans les films, que ce qu’on m’a raconté. La vie à Rome durant l’année où mon cousin Richard y a étudié. Celle à Pérouse grâce aux histoires italiennes de Roseline les trois années où elle a vécu là-bas. Et le reste, par les quelques voyages que mes parents y ont fait. Naples, Rome, Florence, Capri, Positano… Autant de noms magiques pour moi qui ne connais ni les odeurs ni les sons de ces lieux, la seule véritable façon de les rendre vivants.

Mais un jour je partirai à la découverte de l’Italie. Autrement que dans mes rêves.

Le métro de Londres, histoire de famille

underground

Le métro de Londres, je l’ai connu, bien avant d’y descendre. Il fait partie de l’anthologie des histoires familiales. Mon grand-père qui n’a jamais eu le sens de l’orientation et à qui on confiait la gamine de trois ans pour le ramener à la maison parce que pour les directions, j’ai toujours été imbattable, avait eu maille à partir avec l’Underground. Et combien de fois a-t-il raconté cette histoire de la ligne qui fait une boucle et qui ne va que dans un sens ? Combien de fois a-t-il raconté qu’il lui a fallu trois fois faire le tour pour arriver à descendre à la bonne destination ? Combien de fois n’a-t-il pas fait rire sa petite-fille quand il racontait cette histoire et bien d’autres ?

C’est donc aguerrie et forte de son expérience que j’ai pris le métro, le plus ancien de tous, puisqu’il a été inauguré en 1863, cinquante ans avant que mon grand-père, sergent parti à la guerre, ne s’y emmêle les pinceaux. Et c’est à lui que je pensais ce jour de 1988 alors que je découvrais, ébahie, des escaliers roulants en bois. Et c’est à lui que je pensais en empruntant la fameuse « Circle line » sans rater mon arrêt.

Il y a tant d’images dans ma tête quand je pense à Londres. Mais toujours celle, plus forte que toutes les autres, de ce grand-père parti au front, loin de son aimée. Et qui n’a jamais vu de la ville ce que j’ai vu. Qui n’a pas vu Westminster ni la tour de Londres où Marie Stuart a été emprisonnée et décapitée. Qui n’a pas mangé indien mais peut-être de la viande bouillie mal apprêtée. Qui n’a pas vu le Londres hétéroclite et multiculturel que j’ai croisé. Qui n’est entré ni à la British Library ni n’a vu les tableaux du British Museum. Quoique… Il a vu tout ça, car où que j’aille, c’est toujours lui que je traîne dans ma poche et qui partage mes joies. Car s’il est quelqu’un qui m’a donné le goût des livres et ainsi ouvert sur le monde, c’est bien lui. Parce que pour les voyages, ce n’était pas ça. Plutôt du genre à traîner son monde devant un paysage, faire descendre deux minutes ses passagers et repartir tout de go, parce que « ça y est vous l’avez vu, on peut rentrer ». Mes parents m’ont appris le reste. Comment s’attarder à destination, comment profiter du dépaysement, comment savourer les minutes, comment m’extasier. Mais bon, comment s’extasier quand on ne trouve pas la sortie ?