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Elle qui le connaît si bien

spyridon vikatos

Elle lit, tandis qu’il est assis à ses côtés, sur ce fauteuil occupé par l’ami désormais absent, rentré chez lui à des milliers de kilomètres de cette pièce où ils ont tant partagé.

Plongée dans sa lecture, la liseuse de Spyridon Vikatos veille sur son homme qui n’a plus de mots en ce moment. Elle le connaît si bien qu’elle n’a pas besoin de parler, de le questionner. Il suffit qu’elle soit là, tout près, qu’elle le laisse à son silence rêveur. Qu’elle le laisse apprivoiser l’absence. Tranquillement. Sans le brusquer.

Elle lit, tandis qu’au loin les mots d’une chanson racontent cette soirée de fous rires d’il y a une semaine.

Il rêve. Il voudrait lui dire combien son ami lui manque. Mais il ne dira rien. Il prendra juste ses mains dans les siennes et la regardera, elle. Elle qui sait tout, elle qui le connaît si bien.

À quoi pensaient-elles ?

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À quoi pensaient-elles ainsi endimanchées, un livre ouvert sur les genoux ou déposé près d’elle, ou encore une lettre à la main? Étaient-elles lasses de garder ainsi la pose pour la postérité? N’avaient-elles pas envie parfois de se débarrasser de leurs chaussures, de défaire leur coiffure, d’aller humer les roses ou de tirer la langue? Il me plaît bien d’imaginer qu’au moins une des lectrices de John Singleton Copley laissait son esprit vagabonder et rêver à des choses beaucoup moins raisonnables que celle de tenir la pose.

Ce livre-là et pas un autre

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Elle a dû passer l’après-midi avec lui pour le tenir ainsi contre elle, comme s’il s’agissait là de son bien le plus précieux, comme si elle ne pouvait se détacher de lui la dernière page lue. À l’heure de rentrer, de constater qu’elle n’a vu de cette journée que des mots qui défilent, que des images naissant de ces mots, la lectrice de Tracey Frugoli est encore dans cette histoire dont elle s’est sentie l’héroïne, comme ça arrive à chacun de nous, lecteurs et lectrices, au moins une fois dans sa vie. Parce que c’est ce livre-là et pas un autre, parce que ça se passe dans cette ville-là et pas une autre, parce que le personnage principal sort tout droit de notre propre vie, parce qu’il y avait là, à la page 34 cette phrase et pas une autre. Et tout ça ne s’explique pas. Mais je crois bien qu’il s’agit pour elle d’un de ces moments bouleversants où elle est entrée dans le livre et ne peut en sortir tout de suite.

Les lecteurs et lectrices que je croise

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Les lecteurs et les lectrices de Lucy Dickens ne cessent de croiser ma route. Dans les wagons du métro, dans les autobus, dans les cafés, sur des bancs de parc, dans les salles d’attente. Chaque fois, si c’est possible – sans que je n’aie l’air trop curieuse -, je tente de lire le titre du livre dont ils tournent les pages, souvent avec avidité. Hier, Paulo Coehlo, Patrick Suskind, John Grisham. Avant-hier, Danielle Steel, un des mangas à la mode, un manuel de chimie.

J’aime connaître les lectures de ceux que je croise. Ça a toujours été comme ça. Enfin, il me semble.

C’est ainsi qu’un jour j’ai découvert Tonino Benacquista et La commedia des ratés. Moment de plaisir. Tout ça à cause du titre, à cause de ma curiosité première.

Excellente raison de continuer à en savoir plus sur ce que lisent ceux qui sont sur ma route. Un trésor m’attend peut-être au détour d’un titre qui retiendra mon attention que je lirai pour cette unique raison.

La porte ouverte sur le jardin

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La porte est ouverte et la lectrice de Gari Melchers profite à la fois du vent qui se glisse doucement dans la pièce et du livre dont elle tourne les pages. Sa sœur, ou peut-être sa mère, est au jardin et rapportera quelques fleurs coupées. Devant leur tasse de thé, l’une parlera des fleurs, de celles écloses, de celles à venir dont elle a examiné les boutons. L’autre racontera le livre, la folle aventure de ce héros parti au front laissant derrière lui sa belle. Et grâce aux roses et à leurs mots, la pièce deviendra celle du bonheur.

La chanson sur du papier bleu

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tu ressembles à tous ce qui ont eu du changrin
mais le chagrin des autres ne m’intéresse point
parce que les yeux des autres sont moins bleus que les tiens
et comme tous les gens qui ont eu du chagrin
ton visage souvent a l’air dur et lointain
mais le visage des autres est moins beau que le tien
à cause d’un regard, à cause d’un chagrin
je voudrais dire « je t’aime » et je voudrais dire « viens »
mais ce n’est pas possible d’être sûre du bien
ni du mal qu’on va faire, alors je ne dis rien
j’aurais peur moi aussi de te faire du chagrin
et pourtant aujourd’hui c’est à toi que je tiens
et pourtant toi aussi peux me faire du chagrin
parce que les yeux des autres sont moins bleus que les tiens
(Françoise Hardy)

L’écriture est fine, droite, sûre et les mots ont été transcrits sur une feuille de papier bleu. Ce bleu des yeux du lecteur de Tai-Shan Schierenberg qu’on ne voit pas. Peut-être un peu humides.
Parce qu’il ne sait pas s’il doit y lire une déclaration d’amour ou une lettre d’adieu, ou un peu des deux.

Depuis toujours

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Elle est là, depuis toujours. Depuis qu’il a su qu’il la peindrait.

Et même si la gracile jeune femme est devenue au fil des ans, des coupes de cheveux et parfois des teintures, cette femme aux formes plus généreuses, elle est là, encore. La lectrice de Joseph Matar n’est jamais bien loin de celui qui pose sur elle un regard tendre. Sa vie va de livre en livre. Sa vie à lui à peindre et à la regarder.

Il fait si bon dans son jardin

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Elle est sortie couper des pivoines, mais il fait si bon dans son jardin que la lectrice de Peder Severin Kroyer s’y est assise avec un livre. Au milieu des odeurs et de la lumière qui, tranquillement, vient à elle. Le temps n’a plus cours.

Des lecteurs et des lectrices qui captent notre regard

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Des lecteurs, des lectrices, ce n’est qu’une partie de l’œuvre du peintre états-unien Irving Amen qui, à 89 ans, est toujours actif. Ces toiles ayant pour thème la lecture font partie intégrante de la thématique juive qu’il a tenté de développer à travers la peinture et le travail du bois, entre autres. Mais c’est davantage par les couleurs, par les formes, par la concentration des sujets, que celles-ci captent notre regard.

Quand je ne lis pas, je rêve

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De temps en temps – souvent, devrais-je plutôt dire -, je ressemble à la lectrice de l’artiste mexicain Gerardo Murillo. Le livre est ouvert, mais je ne lis pas. Je rêve. Je rêve de paysages connus ou à découvrir. Je pense à ce projet fou de toiles de lectrices, lesquelles devaient agrémenter ces pages occasionnellement, et qui, par la force des choses ou par la place qu’elles occupent – bien plus grande que je n’aurais pu l’imaginer- sont devenues mon quotidien. Je rêve. Je découvre. Je fais le tour du monde en peinture. J’imagine. J’invente. Et rien ne me détourne de cette écriture au jour le jour. Ou plutôt : rien n’arrive à m’en détourner. Et je souris. Je me dis qu’il est bien qu’il en soit ainsi et pas autrement.