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La toile inachevée

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Le chevalet est resté là, la toile inachevée. Une toile où elle lisait, comme elle lit ce soir, probablement dans la même pose. La toile est là, inachevée, comme l’est aussi l’histoire d’amour de laquelle le peintre s’est retiré, sans qu’elle sache tout à fait les raisons de cette absence définitive.

La toile est là. La lectrice de Yosef Levian ne dépose plus ses livres. Le peintre ne reviendra pas signer sa toile.

En rentrant du marché

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Est-elle allée au marché? A-t-elle rapporté des mûres, des tomates, des abricots, du pain aux olives, une fougasse aux tomates, une ficelle à l’emmenthal et des bajhis de carottes et de poireaux? A-t-elle mangé sur place une saucisse de sanglier, des morceaux de mangue, de la paella au poulet et des olives?

À l’heure de la lecture, la lectrice de Louis Ritman a-t-elle comme moi rangé ses trésors gastronomiques pour s’en délecter plus tard? Je n’en sais rien, mais j’aime le penser.

Le premier café de la fin de semaine

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Qu’on le prenne dehors, en regardant le paysage, comme le fait le lecteur de Carole McClintock, qu’on le prenne au lit, à la table devant une fenêtre grande ouverte, à une terrasse ou devant son écran, le premier café du matin accompagné de lecture reste un des moments de la journée que je préfère. Surtout le samedi et le dimanche, alors que je ne sais encore rien de ce que seront mes journées.

Oui, bien sûr, je sais que je lirai, que j’écrirai, que j’inventerai des vies à mes lecteurs et mes lectrices de passage, que je préparerai pour demain la toile à accrocher pour la catégorie En vos mots, puisqu’il reste moins de 24 heures à ceux et celles qui seront inspirés par la toile de Sidney Edward Dickinson.

Oui, tout cela je le sais, alors que le bol de café est posé là, à côté du clavier et que le soleil inonde la pièce de ses rayons. Le reste est à vivre, à écrire.

L’écrivain qui veille sur ses lecteurs

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L’écrivain Mark Twain figé dans le bronze par Gary Lee Price semble veiller sur ses lecteurs installés au jardin. Peut-être se dit-il, comme moi, qu’ils semblent bien heureux de pouvoir tourner ainsi les pages en plein soleil.

Le sourire du lecteur sur le banc

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Il ressemble à celui que je croise un matin sur deux. Chaque fois, nous nous saluons timidement. Nous ne nous connaissons pas, mais nous savons de nous des habitudes : lui de lire dehors sur le moi, moi de marcher à l’heure de sa lecture. Parfois, j’aurais envie de m’asseoir à ses côtés et de lui demander s’il a lu quelque chose d’intéressant. D’autres fois, je sens qu’il voudrait peut-être aussi me dire quelque chose. Mais nous nous taisons. Le rituel entre celui qui ressemble au lecteur de Charles Sovek et la lectrice marcheuse que je suis est celui de nous saluer. Nul ne sait encore si un jour nous franchirons les barrières de notre pudeur pour une petite conversation. L’important est dans ce sourire que nous échangeons.

Rien ne la rassasie autant que les mots

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Elle a bien essayé autre chose. Le piano. La peinture. Et même l’amour. Mais rien ne la rassasie autant que les mots. Rien ne fait vibrer la lectrice d’Eglon Hendrick van der Neer autant que lire et écrire. Et si jamais autre chose la trouble par moments, ce n’est jamais avec cette intensité ou dans la continuité que les mots lui procurent.

La lettre glissée sous la porte

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La lettre avait été glissée sous la porte en son absence. Elle l’a trouvée en rentrant du théâtre il y a peu et elle en est à sa troisième lecture. Celui qui lui a écrit la connaît bien. Trop bien, même ? Elle ne peut répondre à cette question. Il manque un détail important qui lui permettrait de dire si l’expéditeur la connaît trop bien.

Celui qui a écrit quelques lignes au contenu troublant à la lectrice de Francesco Jacovacci a choisi l’anonymat.

Le poète de la nuit

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À qui sait attendre, le temps ouvre ses portes.[ Proverbe chinois ]

Lui, le poète, qui chaque nuit, noircit page à page, dans un élan, avec patience, sait que son heure viendra, qu’un jour ses mots toucheront autrui. Lui, le poète de Brian Smyth, qui réinvente le monde à chaque phrase avec des mots usés et qui tente de les faire vivre à sa manière, sait que le temps joue en sa faveur. Lui, le poète qui, dans sa ferveur, n’a de cesse d’écrire et d’écrire encore, sent obscurément les portes qui s’ouvrent.

Installée à son secrétaire

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À qui écrit-elle, la lectrice de Paul César Helleu, qui a laissé au salon le livre entamé il y a une heure? À qui écrit-elle, installée à son secrétaire, tournant le dos à la pièce pour ne pas se laisser distraire? À moins qu’elle n’écrive pas une lettre, mais quelque chose qui lui ait été inspiré par ce qu’elle vient de lire?

J’aime sa concentration, son application desquels rien ne pourra la distraire. J’aime sa nuque penchée sur les mots et le bonheur qu’elle a à écrire et que je sens.

Moments d’éternité

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Dans quelques heures, Armando sera à Bruges. Encore un moment d’émotion pour lui qui aime tant cette ville. Un de ces moments d’éternité à nul autre comparables.

Je le sais, je le sens, parce qu’un jour de juillet 2005, Nath et moi marchions dans Bruges ensemble. Sous un soleil qui n’était qu’à nous. L’océan était aboli. Nous avions pour toute musique celle de nos cœurs battant à l’unisson, comme ils peuvent le faire dans l’amitié.

Il fait nuit sur Bruxelles. Et j’ai envie de croire qu’un jour Armando m’emmènera à Bruges.