Au pays de Lali, le dimanche est une journée est bien spéciale depuis un peu plus de quatre ans. C’est le jour d’En vos mots, une rubrique qui ne m’appartient pas et qui est vôtre. Une rubrique que vous nourrissez de vos mots et d’histoires que vous inventez à partir d’une toile. Une rubrique que certains entretiennent depuis le début alors que d’autres viennent tout juste de se joindre à cette aventure.
Nous voici donc dimanche et les lecteurs de l’artiste Joseph Christian Leyendecker viennent de s’installer. Ils ne bougeront pas de la semaine et aucun des commentaires que vous déposerez d’ici dimanche prochain ne sera validé avant l’accrochage d’une nouvelle toile. Vous avez donc sept jours devant vous pour écrire quelques lignes, pour nous dire en rimes ou en prose ce que cette scène évoque, pour faire vivre la toile du jour.
Puisse celle-ci vous inspirer!

7 réponses
Rêves pipés
Mots amarrés
Sur une bouée de sauvetage
Flairjoy
Depuis quelques semaines que je n’arrivais pas à dormir. Dans ma tête, constamment, avec la violence d’un marteau piqueur, la suspicion du médecin, lors des derniers examens : « Il nous faudra faire des examens supplémentaires. On a trouvé quelque chose mais on n’est sûr de rien. Il ne faudra pas vous inquiéter. »
Elle a décidé de les remettre à plus tard ces examens. En sortant de l’hôpital, avant que je puisse articuler mes premières appréhensions je l’ai entendu me confier que les examens ce serait pour quand on reviendra des vacances. La maladie serait toujours là. Malheureusement.
Je l’ai regardée et elle m’a souri. D’un air désinvolte. Ou insouciant. Je n’ai jamais compris la différence.
Je l’ai regardée dans les yeux et je me suis avoué vaincu. Elle ne me semblait pas inquiète. Pas plus que cela. Je n’ai pas eu le courage de lui parler de cinq années de galère. De nuits sans dormir. De douleurs. De solitude. De peurs. Manifestement elle s’en foutait. Ou elle faisait tout comme. En me défiant du regard. Avec un sourire marqué par les ans.
J’ai décidé de ne pas lui parler de mes peurs. Des nuits où je me réveille pour me poser des questions sans réponse. D’ailleurs je sais qu’elle se rend compte de mes absences. Et elle ne me questionne plus. C’est à peine qu’elle me rétorque que les nuits sont faites pour dormir, lorsque je prétexte un coup de fatigue.
Cet après-midi encore, je la regarde, elle me semble si heureuse, si paisible, si insouciante et lorsque inquiet, je lui demande comment elle va, elle me répond en me lisant, avec bonheur quelques mots de Jacques Sternberg : « Il y a un temps pour vivre, un temps pour mourir. Après cela tout s’aggrave parce qu’il n’y a plus de temps. »
Et moi je la regarde. Mais comment fait-elle?…
La mer
Loin des grands rochers noirs que baise la marée,
La mer calme, la mer au murmure endormeur,
Au large, tout là-bas, lente s’est retirée,
Et son sanglot d’amour dans l’air du soir se meurt.
La mer fauve, la mer vierge, la mer sauvage,
Au profond de son lit de nacre inviolé
Redescend, pour dormir, loin, bien loin du rivage,
Sous le seul regard pur du doux ciel étoilé.
La mer aime le ciel : c’est pour mieux lui redire,
À l’écart, en secret, son immense tourment,
Que la fauve amoureuse, au large se retire,
Dans son lit de corail, d’ambre et de diamant.
Et la brise n’apporte à la terre jalouse,
Qu’un souffle chuchoteur, vague, délicieux :
L’âme des océans frémit comme une épouse
Sous le chaste baiser des impassibles cieux.
Nérée Beauchemin
Dans l’enveloppe, jaunie par le temps, trouvée dans un tiroir d’une maison endormie, sept cartes postales. Chacune numérotée, une écriture fine, serrée, ronde et d’un bleu délavé.
Déchiffrons :
n°1 : Où avions-nous laisser le journal d’un voyage immobile ? Voyons, voyons. Donc le voyageur prit la direction de Cannes après avoir fait étape à Nice. Courte visite à la célébrissime Venise, puis il rejoint la Douce France grâce à une splendide croisière. Rappelez-vous !
A peine arrivé, direction le Portugal d’où partirent les plus grands conquérants. Là, il embarqua à bord d’une de ces caravelles habilement reconstituée. Les voiles claquent au vent, la nef fend l’eau, fend le vent. A bientôt. (*une enveloppe)
n°2 : Le narrateur du voyage a fait erreur. Il ne s’agit pas d’une caravelle, mais bien d’une goélette. Fièrement, elle avance, arborant à la grande vergue, la fortune carrée.
Si cette goélette est bien une fidèle réplique, le confort y est moderne. Le nouveau continent est, jour après jour, plus proche. Tour à tour, l’alizé, l’aquilon, le noroît, le suroît et le zéphyr, vent arrière, vent contraire, vent debout, puis le calme plat.
Enfin la côte, prêts pour le débarquement. (*desenho. sec XVIII Museu Nacional de Arte Antiga – dessin d’une goélette)
n°3 : La Nouvelle Orléans. Quelle atmosphère ! Dans la ville, la musique y règne. Le souvenir de Louis Armstrong est à tous les coins de rue, où l’on peut entendre le célèbre : “Do you know what it means to miss New Orleans”.
Flâneries à bord de petites barques dans les bayous.
Direction le nord, dans une splendide Chevrolet. Là tout est démesuré, le paysage, les arbres, les routes, les voitures. Quel choc ! Il faut dire que la nature est au diapason : c’est l’été indien ! (* Martin Kers “Indian Summer”)
n°4 : La vitesse est ici grandement limitée, décision de prendre le train, moyen plus rapide.
A quand le Transsibérien ou mieux l’Orient Express ? Le bruit des essieux, l’odeur, la fatigue au petit matin, et le teint blême. Porte fermée, rideau baissé : dormons !
(*photo de Jan Saudeck 1987)
n°5 : Lors d’une étape, une occasion inespérée, un concert de Miles Davis. Les oreilles résonnent encore d’un son magnifique. Les yeux fermés, laissons-le nous envahir. (*photo de Vincent Mentzel “North Sea Jazz Festival, Miles Davis)
n°6 : Enfin la côte,il y fait un peu frais, l’air est si bon. Peu importe, même avec une petite laine, le soleil est bénéfique. Chaleur sur la peau, bien être envahissant… (*E. Hopper : People in the Sun)
n°7 : Un jour, une année, il y a bien longtemps. La boucle est bouclée. L’enveloppe va être cachetée. Un point d’interrogation pour conclure ? Aujourd’hui, le coeur et les yeux débordent, une fois de plus. (*Tjalf Sparnaay : l’enveloppe).
* illustration au dos du texte
Au fond, nous sommes de la même trempe tous les deux, je te regarde, tu restes là impassible, les lèvres pincées. Peut-être fais-tu semblant de lire, le rose à tes joues viendrait-il de ton émoi, je n’en sais rien, mais peu importe au fond, tu as ce que tu voulais et moi aussi. Nous voilà en voyage de noce et déjà nous ressemblons à un vieux couple. Mais ce n’est pas la tendresse, ni l’amour, ni l’estime qui nous fortifiera, non, ce sera en quelque sorte une communion d’orgueil. Tu voulais un nom, je voulais une fortune, cela a suffit pour nous marier. Je ne t’aime pas, tu représentes tout ce que je hais et pourtant en acceptant d’être ton époux, je suis rentré dans le rang, mes parents sont aux anges, les tiens aussi. Je ne pensais pas devenir si méprisable. Si seulement l’un de nous avait fait semblant d’être amoureux, j’aurais pu m’accrocher à cette illusion, mais je te regarde impassible les lèvres pincées, serais-tu sereine ?
Petit aïku-rieux
Ma douce Écossaise
Corps ne muse, et ne s’amuse
Kilt au vent d’hiver
Jessica faisait semblant de lire. Charles le regardait à son aise dans la lumière.
Hier soir, à la cabine, une femme qui luisait, ses cheveux défaits, sa bouche entrouverte, ses bras et ses hanches arrondis, ses yeux brillants grands ouverts, ses seins impudents dansant au-dessus de lui, et sa voix qu’elle n’a pas su retenir…
Et ce matin, sur le pont, voilà cette fille silencieusement pudique, réservée, correcte, impeccable, sans reproches.
Laquelle était-elle vraiment ? se demanda-t-il, sans pouvoir se décider.
Mais, finalement, c’était sans importance.
Il était content d’avoir épousé les deux.