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Ce que mots vous inspirent 88

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Soyez bon pour le poète
le plus doux des animaux
nous prêtant son cœur sa tête
incorporant tous les maux

(Jules Supervielle)

*toile d’Emmanuel Garant

2 réponses

  1. Le gardeur de troupeaux

    Jamais je n’ai gardé de troupeaux
    mais c’est tout comme si j’en gardais
    Mon âme est semblable à un pasteur,
    elle connaît le vent et le soleil
    et elle va la main dans la main avec les Saisons
    suivant sa route et l’œil ouvert
    Toute la paix d’une nature dépeuplée
    auprès de moi vient s’asseoir
    Mais je suis triste ainsi qu’un coucher de soleil
    est triste selon notre imagination
    quand le temps fraîchit au fond de la plaine
    et que l’on sent la nuit entrer
    comme un papillon par la fenêtre

    Mais ma tristesse est apaisement
    parce qu’elle est naturelle et juste
    et c’est ce qu’il doit y avoir dans l’âme
    lorsqu’elle pense qu’elle existe
    et que des mains cueillent des fleurs à son insu

    D’un simple bruit de sonnailles
    par-delà le tournant du chemin
    mes pensées tiennent leur contentement.
    Mon seul regret est de les savoir contentes,
    car si je ne le savais pas
    au lieu d’être contentes et tristes,
    elles seraient joyeuses et contentes

    Penser dérange comme de marcher sous la pluie
    lorsque s’enfle le vent et qu’il semble pleuvoir plus fort

    Je n’ai ni ambition ni désirs.
    Être poète n’est pas une ambition que j’ai,
    c’est ma manière à moi d’être seul.

    Et s’il m’advient parfois de désirer
    par imagination pure, être un petit agneau
    (ou encore le troupeau tout entier
    pour m’éparpiller sur toute la pente
    et me sentir mille choses heureuses à la fois)
    c’est uniquement parce que j’éprouve ce que j’écris au
    coucher du soleil,
    ou lorsqu’un nuage passe la main par-dessus la lumière
    et que l’herbe est parcourue des ondes du silence.

    Lorsque je m’assieds pour écrire des vers,
    ou bien, me promenant par les chemins et les sentiers,
    lorsque j’écris des vers sur un papier immatériel,
    je me sens une houlette à la main
    et je vois ma propre silhouette
    à la crête d’une colline,
    regardant mon troupeau et voyant mes idées,
    ou regardant mes idées et voyant mon troupeau
    et souriant vaguement comme qui ne comprend ce qu’on dit
    et veut faire mine de comprendre.

    Je salue tous ceux qui d’aventure me liront,
    leur tirant un grand coup de chapeau
    lorsqu’ils me voient au seuil de ma maison
    dès que la diligence apparaît à la crête de la colline
    Je les salue et je leur souhaite du soleil,
    et de la pluie, quand c’est de la pluie qu’il leur faut,
    et que leurs maisons possèdent
    auprès d’une fenêtre ouverte
    un siège de prédilection
    où ils puissent s’asseoir, lisant mes vers.
    Et qu’en lisant mes vers, ils pensent
    que je suis une chose naturelle-
    par exemple, le vieil arbre
    à l’ombre duquel, encore enfants
    ils se laissaient choir, las de jouer,
    en essuyant la sueur de leur front brûlant
    avec la manche de leur tablier à rayures.

    (extrait de Le Gardeur de troupeaux d’ Alberto Caeiro)

  2. « Les poètes sont les voix de ceux qui n’ont pas de voix. »

    Alphonse de Lamartine

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