Une fois de plus, il a suffi d’une carte postale pour remonter le temps, pour retrouver cette époque où Léa avait trois ans et où tous les matins, pendant quinze jours, j’ai pris le train pour Paris avec Olivier à la gare d’Enghien-les-Bains.
Léa a 27 ans aujourd’hui. Mais ces fins de journée dans le jardin sous le soleil de juillet à rire et à nous balancer sont inoubliables
Je lui ai laissé mon chapeau de paille en partant. Pour qu’elle ne m’oublie pas trop vite.
Un jour, dans une vingtaine d’années, mon amie Ode et moi ressemblerons à ces vieilles dames de l’artiste Inge Löök, que j’affectionne tant. Probablement, voire sûrement. C’est ce que je me disais hier matin, alors que la veille j’avais fait fi de mes peurs et décidé de manger à l’intérieur d’un restaurant, et non pas de m’attabler à une terrasse, pour la première fois depuis février 2020.
Et ce fut si agréable. Bonheur des retrouvailles. Et tellement plus. J’ai eu beaucoup de chance que ma route croise la sienne il y a 15 ans.
La vie continue. C’est ce qu’on se dit, c’est ce que les
autres s’efforcent de nous dire. Et c’est bien ce qui se passe. Mais la vie n’est
plus pareille à celle qu’elle était la veille.
Il manque à la vie une part essentielle. Et il n’est pas de
jours sans que je ne cultive les souvenirs de dix années de vie aux côtés de
celui qui nous quittés il y a cinquante ans aujourd’hui.
J’entends encore sa voix sans même fermer les yeux. Je le
revois nous donner à Monique et à moi une part de son souper, une tranche de
pain rôti recouverte d’un œuf, qu’il prenait soin de couper en petits carrés. Y
en avait-il neuf ou seize? Combien en gardait-il pour lui?
Je revois nos parties de cartes. J’entends le rire de Monique quand il se pliait à la demande de celle-ci, les bras levés bien haut : Grand-papa, chatouille-moi!
Je nous revois assis tous les deux, dans la même chaise berçante,
devant l’écran de télévision afin de regarder avec enthousiasme les matchs des
Canadiens de Montréal tous les samedis. Comme il serait déçu de voir l’équipe
actuelle s’écraser devant ses adversaires partie après partie.
Je pense à lui ce soir. Je pense à lui souvent. Lui m’a appris à lire pour que je cesse d’arracher les images des encyclopédies. Qui m’a enseigné un morceau au piano, tout simple, le seul qu’il avait retenu, lui qui avait un jour décrété qu’il n’en avait rien à faire des leçons de piano. Lui qui m’a fait aimer les fanfares, lui qui avait joué du trombone à coulisses alors qu’il était jeune homme.
Je pense à lui ce soir en regardant la bague qu’il avait offert
à ma grand-mère avant de partir au front et que je porte depuis le jour de mes
13 ans.
La vie a continué depuis 1971. Bien sûr. Mais elle n’a plus jamais été pareille. Jamais plus.
Jamais je n’aurais pu imaginer qu’une chose pareille était
possible. C’est pourtant ce qui est arrivé le samedi 28 août alors que j’étais
en train de téléverser une image afin d’écrire un billet. Après deux ou trois tentatives
se soldant chaque fois par un échec et par l’affichage d’obscurs messages, le
pays de Lali n’a plus été accessible. Pas quelques minutes, pas une heure, mais
onze jours.
Je n’ai pas été la seule dans mon cas. On parle de milliers de sites Web touchés par ce que WHC a appelé un incident majeur. Me dire que je n’étais pas seule à faire face à cette perte, que j’ai cru permanente pendant un moment, n’était pas suffisant pour me réconforter. Du moins pour que je puisse dormir sans y penser.
J’ai pourtant décidé d’avoir confiance, de ne pas me précipiter,
même si ce que j’ai lu au cours des premières heures avait de quoi m’inquiéter.
J’ai tout de même fait le choix de ne pas utiliser l’option de secours de mon
hébergeur et d’attendre.
J’ai bien évidemment fait le tour de la toile pour tenter de
voir ce que je pouvais grapiller ici et là. J’ai trouvé sur un disque dur
externe certains de mes articles.
Je pourrais donc repartir à neuf si tout était perdu à
jamais.
Mais j’ai une bonne étoile et un hébergeur qui a tout fait pour que je retrouve mon pays. Le technicien qui s’est occupé de la touche finale a augmenté le nombre d’inodes et mis à jour la version compatible de PHP afin que disparaissent les messages 503 et 401.
Me voilà donc de retour. Les billets programmés ont même été
publiés pendant mon « absence ». Ne manquent en fait que deux
commentaires qui étaient visibles dans l’interface le matin de la catastrophe. Mais
je serai en mesure de les retrouver dans mes courriels. Tout n’est donc pas
perdu.
Merci pour vos pensées positives, pour vos messages ailleurs
qu’ici, pour vos coups de fil. Il m’a fait chaud au cœur de savoir que je vous
manquais.
Je vais reprendre mes publications quotidiennes, mais il n’est
pas dit que ce ne sera pas l’occasion d’apporter quelques changements ici et
là.
Il sera difficile de retourner à une vie normale. Il y aura toujours cette crainte d’attraper l’un des variants du virus, malgré la deuxième dose de vaccin reçue hier. Et de le transmettre.
Il sera difficile de revoir des gens. Depuis seize mois, je n’ai pratiquement vu que mes parents, mon pharmacien, les caissières de l’épicerie et les employées du bureau de poste. J’ai croisé ma voisine du rez-de-chaussée trois fois et mes voisines de palier cinq fois.
Il sera difficile de reprendre contact. De vivre hors de cette bulle dans laquelle je me suis installée. Et pire encore : à laquelle j’ai pris goût.
Aller au théâtre, au cinéma, au restaurant et dans les magasins ne me manque pas. Les réunions entre amis, non plus. Du moins, pas beaucoup. Juste de temps en temps.
Bien sûr, certaines personnes me manquent. Et je serai heureuse de les revoir. Elles le savent. Je sais aussi que d’autres que moi éprouvent ldes inquiétudes identiques aux miennes.
Il sera difficile de retourner à une vie normale. Ne précipitons rien.
Si j’aimais l’hiver, je n’aurais pas été au désespoir de voir la neige tomber un 1er avril. Je n’aurais pas non plus été effondrée de constater qu’il faisait 10 degrés sous zéro la nuit ces deux dernières nuits.
Si j’aimais l’hiver, je me réjouirais de voir le froid mordant s’installer et demeurer pendant des mois. Je ferais du ski, peut-être. Le plus longtemps possible.
Mais je n’aime pas l’hiver. Sauf en photo ou en images, qu’il s’agisse de tableaux ou d »illustrations.
Or. Cependant. Néanmoins. Mais. Choisissez le mot qui vous convient. Tout n’est pas totalement rose dans le monde du télétravail.
Les journées sont plus longues, car on a du mal à s’arrêter, à ne pas lire ses courriels le soir et les weekends, à ne pas accepter de travailler un samedi ou un dimanche de temps en temps. À dire non, tout simplement.
On m’a dit que tout cela s’apprend. Oui, on me l’a dit et redit. Ce sera donc un de mes objectifs de l’an 2 du télétravail qui deviendra peut-être du télétravail à vie. Qui sait?
Je ne suis pas la seule à penser aux avantages du télétravail en matière en tenue vestimentaire. Même si je me suis toujours vêtue correctement et n’ai jamais travaillé en pyjama comme certaines collègues, j’ai pu demeurer pieds nus dans mes chaussures été comme hiver, quand il ne faisait pas trop froid.
Et j’ai pu éviter les bottes, les foulards, les gants et tout le bataclan quand je n’avais pas à me rendre à l’épicerie, à la pharmacie et au bureau de poste. Donc, encore un avantage.
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