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Ce que mots vous inspirent 870

En idéalisant, nous devenons aveugles face à l’évidence qui est sous nos yeux , tandis que l’isolement interdit à toute autre personne de mettre en évidence les faits. (Jack Kornfield)

*toile de John Strickland Goodall

Au pays de la poésie yiddish 5

Brouillard de la tribu

Brouillard où s’enrobe la nuit dans le voile de la pensée,
De chaque lanterne soudain la puissance s’est décuplée,
On n’aperçoit aucune étoile et la lune s’est éclipsée.

S’étend le brouillard qui a le pouvoir de refermer les yeux,
Le brouillard est chauve-souris qui plane, descendant des cieux,
En nous-mêmes nous nous tendons et nous marchons pliés en deux.

Grandes ailes grises mouillées dont le destin nous fit offrande,
Caravansérail de Satan — et c’est à lui qu’elles ressemblent —
Et vois mon ami : après nous plus aucune ombre qui s’étende.

Et le brouillard s’emplit de voix, de paroles, une rumeur,
Et nous sommes au paradis, autour de nous c’est le bonheur,
La pomme de la connaissance prend à nos yeux d’autres couleurs,

Effrayant, dis-tu? Le brouillard est cruellement sans mémoire,
Le bonheur ressemble à présent au couteau sacrificatoire,
Je ne le vois plus! Contre moi, plus fort et plus près, blottis-toi…

Moshe Broderson (1890-1953)
(Anthologie de la poésie yiddish)

*choix de la lectrice d’Antonio Delle Vedove

Les lecteurs d’Anna B.

J’aime me promener sur la toile. J’y fais sans cesse des découvertes. Ainsi, les illustrations de l’artiste italienne Anna Burighel. De quoi oublier l’hiver!

Ce que mots vous inspirent 869

J’aime l’idée du voyage des mots vers ceux pour qui ils ont été écrits. (Philippe Besson)

*toile de Christen Dalsgaard

Au pays de la poésie yiddish 4

Vie

Vie —
Étrave d’un oiseau qui fend la mer,
La mort roule en tes profondeurs
Et s’évanouit.
Un clin d’œil :
Elle fut — elle a disparu.
C’est à peine si sa surface
Se courbe et se ride,
Creuse une vague sous le vent,
Un peu d’écume se disperse et meurt,
Puis de nouveau tes milliers de flux
Se gonflent,
Et de nouveau tes vagues font rumeur
De pleurs et de rires.

Vie —
La mort n’est donc que ce clin d’œil,
Un songe orageux :
Elle fut — elle a disparu.
Toi seule, toi seule
Tu es partout, toi l’éternelle,
Herbe et arbre, terre et ciel.
C’est toi l’oiseau, qui fend l’espace.
Tu es l’homme, chair et sang,
Qui combat pour le bonheur.
Tu es l’espoir qui connaît et qui croit,
Qui referme toutes les plaies,
Qui réconforte et qui promet,
Et aussi le clin d’œil
de ce qui fut et de ce qui n’est plus
C’est toi!

Louis Miller (1889-1968)
(Anthologie de la poésie yiddish)

*choix de la lectrice de Diren He

Dans 31 jours

Il n’y aura sûrement pas de bateau.
Mais il y aura des livres au rendez-vous.
Beaucoup de livres.
Dans 31 jours et quelques heures, je serai en vacances.
Espérons que l’hiver le sera aussi.
Le printemps s’est assez reposé. Il est temps qu’il reprenne du service.

*illustration de Nathalie Andrewson

Ce que mots vous inspirent 868

Écrire n’est rien d’autre que ça : non pas une évasion hors de la réalité, mais une tentative pour changer la réalité, de sorte que l’écrivain peut s’évader des limites de la réalité. (William S. Burroughs)

*toile de Federico Zandomeneghi

Au pays de la poésie yiddish 3



Ton appel

Je ne sais pas si j’ai vécu. Je ne sais pas
Si je vis. Je regarde le ciel
Et ne reconnais pas le monde.

Mon corps s’en va vers la nuit,
L’amour, les fleurs des images
D’un sens à l’autre sens m’appellent.

Ne laisse pas ma main privée de bougie
Quand ma chambre s’obscurcira.
Comment dans la blancheur verrai-je ton éclat?

Ton appel comment l’entendrai-je
Quand je resterai seul sur min lit
Quand mon corps connaîtra le silence et le froid?

Marc Chagall (1887-1985)
(Anthologie de la poésie yiddish)

*choix de la lectrice de Suzanne DeCuir

Le saviez-vous 10

Il n’y a que le premier pas qui coûte.
(Marquise du Deffand, 1750)

Marie de Vichy-Chamrond, marquise du Deffand, vint de sa Bourgogne natale jusqu’à Paris où, à partir de 1749, son salon brilla d’un éclat particulier : on y côtoyait Marivaux, Helvétius, Fontenelle, d’Alembert, des architectes, des sculpteurs, des peintres. C’était une femme très spirituelle qui participait pleinement à l’esprit des Lumières.
Un jour, on parlait du prodige ayant suivi la décapitation de saint Denis — le martyr avait pris sa tête dans ses mains avant de marcher vers sa sépulture. Certains s’extasiaient; la marquise du Deffand dit doucement : « Il n’y a que le premier pas qui coûte. »
Au-delà du mot d’esprit, elle appliqua à sa manière cette situation pour le moins terrifiante, puisqu’elle s’éprit, à 68 ans et étant aveugle, de Walpole, le meilleur épistolier de la langue anglaise et le créateur du « roman noir ».

Gilles Henry, Le mot qui fait mouche : Dictionnaire amusant et instructif des phrases les plus célèbres de l’histoire

*toile de Baruch Lopes Leão de Laguna

Le saviez-vous 9

Pourvu que cela dure!
(Laetitia Ramolino, 1810)

Napoléon Bonaparte était issu d’une famille de petite noblesse corse d’origine toscane : son père, Charles Bonaparte était un notable local (ami de Pascal Poli, le patriote corse), marié à Laetitia Ramolino; ils eurent huit enfants.
Cette mère fut une femme courageuse, sachant économiser, et se signala pendant la guerre d’indépendance corse (1768-1769) par sa farouche volonté.
Lorsque l’irrésistible ascension commença, elle fut la première à en suivre les péripéties, mais ne se laissa jamais éblouir par les têtes couronnées qu’elle voyait éclore dans sa famille; elle continua de vivre simplement (mais l’empereur était pressant sur l’étiquette) même après avoir reçu, sous l’Empire, le titre de Madame Mère. À plusieurs reprises, elle dit avec son accent corse : « Pourvou qué céla doure! » (Pourvu que cela dure!) Elle vécut assez longtemps (jusqu’en 1836) pour voir l’effondrement du grand édifice; mais sut encore accueillir les ex-rois ses enfants, qui n’étaient presque plus rien.

Gilles Henry, Le mot qui fait mouche : Dictionnaire amusant et instructif des phrases les plus célèbres de l’histoire

*toile de Carl Theodor Von Blaas