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Une vie ordinaire 3

WOJAHN (Holly) - 7

Je ne saurais vous dire tout
Et ne pourrais car le mystère
c’est bien cela vouloir tout dire
et s’apercevoir à la fin
que la marge est tout aussi grande
qui nous sépare du prochain
Pendant qu’on écrit l’existence
que l’on dit avoir bouge et change
et quand on parle à un poète
de son dernier recueil il est
depuis longtemps miné par l’autre
aussi brûlant définitif
qu’il nous fera lire demain
Si nous vivons siècles durant
on n’en finirait pas d’aller
au seuil de notre vérité
qui recule quand on la presse
et nous envahit quand on dort.

Georges Perros, Une vie ordinaire

*choix de la lectrice signée Holly Wojahn

Une vie ordinaire 2

ZORN (Anders) - 8

Si j’écris au plus près des mots
leur laissant toute latitude
de me trahir (c’est ce qu’ils font
dès qu’on leur ouvre un peu la porte)
c’est évidemment volontaire
Je pourrais sans doute de biais
t’interrompre banal discours
et prêter à penser aux jours

Georges Perros, Une vie ordinaire

*choix de la lectrice d’Anders Zorn

Une vie ordinaire 1

ZUCKER (Jacques) - 2

Choses que je croyais perdues
et qu’une eau nouvelle retrouve
cailloux bloqués dans un ruisseau
qui attendiez l’autre printemps
pour reprendre l’âpre aventure
je ne vous imaginais plus
et vous me donniez à vivre
Que suis-je quand vous n’êtes pas?

Georges Perros, Une vie ordinaire

*choix de la lectrice de Jacques Zucker

Les haïkus d’Isabelle 3

CZENE (Béla) - 15

ni rose et bleu
La lumière aussi s’éteint
Le soir en lambeaux

Isabelle Graglia, Haïkus d’un an

*choix de la lectrice de Béla Czene

Les haïkus d’Isabelle 2

ANONYME 19E SIÈCLE

Rayons de soleil
En perçant les nuages
La déchirure

Isabelle Graglia, Haïkus d’un an

*choix d’une lectrice du XIXe siècle peinte par un artiste anonyme

Les haïkus d’Isabelle 1

afremov

Perles nuagées
Poussées par le vent s’étirent
Au soleil couchant

Isabelle Graglia, Haïkus d’un an

*choix de la lectrice de Leonid Afremov

L’ardeur 3

SINCLAIR (Suzannah) - 1

Double accès séquentiel

Au début, on cherche une paire d’yeux
et on y enfonce ses regards.
Peut-être que là-bas, dans les profondeurs,
il y a quelqu’un qui aboie,
tranche les têtes, tire les cordages.

On prend ensuite une paire de lèvres
et on dessine leur contour,
délicatement, avec le bout de la langue.

Puis, une paire de bras
qui ressemblent à quelques ailes endormies,
qui, tangentiels, par-dessus tes épaules,
sont en train de s’arquer.

Et à tout cela s’ajoutent la paire d’yeux,
la paire de lèvres, d’ailes endormies,
de cuisses, qui sont tiennes.

S’y ajoute ainsi, paire et sans paire, tout le reste,
jusqu’à ce qu’on arrive à une paire de cœurs.
Jusqu’à ce qu’on arrive à se retrouver soi-même.

Linda Maria Baros, dans L’ardeur : ABC poétique du vivre plus

*choix de la lectrice de Suzannah Sinclair

L’ardeur 2

SINGER (Hal)

Patchwork

Depuis que j’écris,
J’inscris ce que je me dis,
Je me raconte,

Mes exclamations,
Mes points d’interrogation,
Mes points de suspension.

Je n’ai pas changé les objets de mes écrits,
Ni ma façon d’écrire.
Tête posée sur l’oreiller,

J’erre dans le silence de la pensée,
Je tiens à quelques mots déposés dans ma mémoire.
Ils me donnent le moyen d’écrire et d’écrire encore.
Je survis à travers quelques mots.

Penchée au-dessus de mon clavier,
Les doigts en suspens dans l’indifférence des mots,
J’attends la salvatrice illumination.

J’ai scandé des tresses en vers à contre-sens,
J’ai fabriqué des chemins de mots,
Je n’ai pas pensé à charge de revanche.

Je n’ai pas arraché de la terre médusée les mots de mauvaise herbe,
J’ai regardé l’étendue des lignes aux mots flotteurs,
Je m’y suis attachée parfois,
J’écris la vie qui me serre et me bouleverse.

D’une émotion à l’autre je retiens des bribes,
Que je désespère et poétise,
De ce qui me traverse j’inscris le tangible instant,
Je vagabonde au milieu des mots.

Je chantonne plus que je n’écris.

Flora Devatine, dans L’ardeur : ABC poétique du vivre plus

*choix de la lectrice signée Hal Singer

L’ardeur 1

NOOTT (Edward) - 2

Ulysse

Je veux te retrouver enfant
retrouver ces jours de grand vent
qui sculptaient ta chevelure
de sable et de sel

alors tu rejoignais mon antre
à pas lents
pour que j’admire ta coiffe
et ton allure étrange

tu ne parlais plus
tu faisais de grands gestes
le soleil dans ton dos
tu déplaçais les ombres

et je t’appelais Reine

je veux glisser mes mains d’enfant
derrière ta nuque
porter ton visage comme un calice
et danser en aveugle

je veux frôler ton pied
dans la poussière froide
et que ton rire me dévore
je veux dormir quand tu veilles
et que les chèvres dévalent la colline

pour annoncer le soir

je veux te voir partir et rester seul
pour recueillir
au son des cloches animales
les perles de sable et de sel
tombées de tes cheveux

Aurélia Lassaque, dans L’ardeur : ABC poétique du vivre plus

*choix de la lectrice d’Edward Noott

Poèmes japonais 4

SMADJA (Isabelle)

Un souci d’amour
Fait couler mes larmes
Qui m’obscurcissent le ciel.
À la lune qui pénètre dans ma chambre
Je ne trouve plus le même éclat.

Fujiwara no Kintsune, dans Anthologie de la poésie japonaise

*choix de la lectrice d’Isabelle Smadja