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Ajoie 5

roessler 2

ce que je vois de ma fenêtre
c’est un pan d’éternité
trois chevaux en liberté
qui sont là depuis des siècles

l’éternité palsambleu
vous m’en direz des nouvelles
contentez-vous de ce bel
instant de vie sous le bleu

du temps non de la durée
que savons-nous? les chevaux
et leur ombre dans le pré
témoignent de l’éternel
et très éphémère été

Jean-Claude Pirotte, Ajoie

*choix de la lectrice de Walter Roessler

Ajoie 4

SURIKOV (Vasily) - 4

je connais mal l’hiver ici
or les livres que je lisais
décrivaient des ombres intimes
et je me confondais en elles

je vivais au bord de la mer
et les nuages m’entouraient
pour donner un sens à l,exil
et me protéger des ailleurs

je ne pouvais suivre des yeux
que les mouettes sédentaires
et le vent me parlait d’hier
ou de demain sans m’aveugler

Jean-Claude Pirotte, Ajoie

*choix de la lectrice de Vasily Surikov

Ajoie 3

SUN (Lemon)

ce sont les hirondelles
qui composent le soir
le nouent et le dénouent
en dévidant la soie

la laine, les labours,
le vêtent de tulle ou
de dentelles à jours
ce sont les hirondelles

qui s’expriment pour lui
car il serait muet
sans ces vols ouvragés
sans ces allers-retours

de la grande au verger
du tilleul au clocher
et même la montagne
qui regarde se tait

pour laisser la parole
à l’oiseau qui dévoile
un réseau si secret
du monde vespéral

Jean-Claude Pirotte, Ajoie

*choix de la lectrice de Lemon Sun (dont toute trace a disparu)

Ajoie 2

ARUNDELL (Lucinda) - 2

ce ne sont pas les nuages qui manquent
ni les toits aux longs pans coupés
ni les arbres dévêtus par novembre
ni les prés ni les bois ni les monts penchés

vers le plateau roux et les clochers
aux bulbes colorés comme des fleurs
d’arrière-saison de couleurs flétries
les montagnes se penchent sur leur passé

comme les vaches qui sont sorties
pour la journée sous le ciel à l’heure
propice et bénie des ultimes fraîcheurs
et le silence est bercé de clarines

comme si le matin n’allait pas finir
et que le paysage immobile
s’accordait dans la durée lente
et l’énigme des jours en suspens

Jean-Claude Pirotte, Ajoie

*choix de la lectrice de Lucinda Arundell

Ajoie 1

SCHULZE-KNABE (Eva)

je contemple le ciel
et comment le décrire?
il faudrait une longue habitude
celle des anges par exemple

je ne parle pas de celle des dieux
blasés devant les nuages
et l’étendue des cieux

ni de celle des aéronefs
qui font la course au soleil
et dédaignent la lune

mais il reste les fenêtres
qui accueillent le ciel du soir
et le reflètent longtemps
mieux que les toits mieux que l’océan

Jean-Claude Pirotte, Ajoie

*choix de la lectrice d’Eva Schulze-Knabe

Ce que disent les vents 2

SOKOLOWSKI (Zygmunt)

Entendre alors la persuasion très tendre
et douce d’un oiseau qui solfie les mesures
d’une clairière. Deux fois peut-être. Puis se tait. Se dissout
dans la perfection pure et simple du silence.

Philippe Delaveau, Ce que disent les vents

*choix de la lectrice de Zygmunt Sokolowski

Ce que disent les vents 1

SOBRAL DE ALMADA NEGREIROS (José) - 4

Ce que disent les vents

Ce que disent les vents dans leurs langues nue,
en effleurant la courbe des collines, frères
des paysages crus ou sombres qu’ils traversent.

Plus d’obstacles bruyants, plus de nuits, de frontières
Vents de grande antiquité, derniers-nés sur la mer :
le temps rompu sur l’échiquier recule – puis vainqueur

Comme l’eau scintille sur sa propre étendue! Miroirs,
diamants, saphirs, rubis de toits, émeraudes – les plaines
traversées de courants où l’eau danse, un pas, reflue.

Philippe Delaveau, Ce que disent les vents

*choix de la lectrice de José Sobral de Almada Negreiros

L’éternité 3

SMITH (Matthew)

Je remercie
le papillon
qui hier après-midi
a bien voulu passer
un quart de sa vie
avec moi

même si je ne savais
pas non plus
quand il faudrait
mourir

ni
s’il y aurait
d’autres buissons
où nous pourrions
nous retrouver
plus tard

Werner Lambersy, L’éternité est un battement de cils

*choix de la lectrice peinte par Matthew Smith

L’éternité 2

SHUTTIE (Zois) - 12

C’est vite dit
un poème

Parce qu’on ne sait pas
ce que c’est

Alors on dit
c’est un poème

Vite
parce qu’on ne sait pas
ce qui peut arriver

Werner Lambersy, L’éternité est un battement de cils

*choix de la lectrice de Zois Shuttie

L’éternité 1

SHUCK (Vicki) - 2

Le chant s’était tu
ou quelque chose dans le chant
on ne sait pas
quelque chose
qui n’avait plus sa place
et faisait du silence
une paupière sur une absence d’œil

Et l’univers qu’on croit indifférent
parce qu’il est loin
alors qu’on est dedans
l’univers qu’on croit connaître
parce qu’on y est né
alors qu’on sait si peu de soi
et du silence en soi

L’univers attendait sans rien dire
car le chant s’était tu
ou quelque chose dans le chant
on ne sait pas
mais quelques-uns pensaient
à ces oiseaux qu’un seul hiver
rendait muets pour toujours

Werner Lambersy, L’éternité est un battement de cils

*choix de la lectrice de Vicki Shuck