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Les verbes 1

Je l’ai crue de passage, simple
comme la déclaration de paix du sommeil,
innocente comme les mains vides
de quiconque s’abandonne aux rêves
et ne respire plus le vent réel
mais l’air immense des altitudes invisibles,
je l’ai crue muette et immobile,
tranquille dans son aller-simple
et son corps déjà imprégné par instinct
d’une odeur de déjeuner, d’une caresse
de draps laissés en friche,
mais elle me tire vers les étages de la nuit
elle pense en moi une réalité plus nue
sous les néons de l’hébétude
dans une ville désincarnée, pur squelette
privé de terre et qui pourrait aussi bien
être couché dans le ciel ou sur la mer
comme un jeu de balises pour des navires absents.

Pierre Nepveu, Les verbes majeurs

*choix de la lectrice de George Willoighby Maynard

Au bout des rails

Il y a autre chose dans la vie que les parcours tracés d’avance auxquels se conforme une grande partie de la population, sans se poser de questions sur ce qui les pousse à aller ainsi, presque à l’aveuglette. Il y a autre chose que les rails d’un chemin de fer autant pour les passagers du train, son conducteur et celle qui poinçonne les billets. C’est ce qu’apprendront ces deux derniers, Victor et Magda, alors qu’en pleine campagne, au bout des rails… il n’y a plus de rails.

Alors que certains passagers décident de rebrousser chemin tandis que d’autres préfèrent patienter, imaginant sans doute que des rails seront installés dans un délai raisonnable afin qu’ils puissent poursuivre leur route, Victor et Magda décident de continuer leur route à pied en traçant eux-mêmes des rails en utilisant de la peinture. Mais très vite, ils n’arrivent pas à s’entendre sur la direction à prendre et n’ont d’autre choix que de se séparer, ce qui nous donne l’occasion de suivre Victor partout dans le monde alors qu’il voyage désormais sans rails, ayant assez rapidement vidé son pot de peinture.

Une superbe aventure que celle imaginée par Manuela Salvi, qui prend tout son sens grâce aux illustrations signées Maurizio A. C. Quarello, que vous pouvez découvrir ici, lesquelles ont un côté suranné qui me plait beaucoup en même temps qu’elles laissent beaucoup de place à l’imagination du jeune lecteur qui devrait y voir une invitation à sortir du troupeau, à laisser là les sentiers battus et à se démarquer.

Au Marché Maisonneuve

Il y avait des fleurs auxquelles je n’ai pas su résister. Malheureusement, j’ai oublié leur nom qui commençait par un B.

Ce que mots vous inspirent 986

Il y a des livres contre lesquels on se blottit, ils vous protègent, avec eux on peut se laisser aller. (Maurice Nadeau)

*toile de Reginald John Whistler

Chute 3

Au chapitre de leur vie
avalanche de mots-matraques

D’une paupière à l’autre
rencontrer ses propres sens

On ne sait plus où est le ciel
ni en haut ni en bas
ni ailleurs
ni même ici

Claudine Bertrand, Chute de voyelles

*choix de la lectrice d’Henri Landier

Un musicien déchu

Il y avait longtemps que je n’avais eu l’occasion de côtoyer des personnages aussi survoltés, passionnés et empreints d’un idéal suranné que ceux de la nouvelle de Tolstoï parue en 1858, Un musicien déchu, qui met en évidence ce que l’on appelle volontiers l’âme russe, à laquelle est presque aussi impossible de donner une définition que la saudade.

Albert, un violoniste qui a tout perdu, son emploi, celle qu’il aimait et qui n’était pas éprise de lui, un toit et l’estime de lui-même, est ce musicien déchu auquel s’attache Délessov, un aristocrate qui voit en lui un violoniste d’exception qu’il faut à tout prix sauver de ses démons et de l’alcool tout en faisant en sorte que son immense talent soit reconnu à sa juste mesure.

Mais on ne sauve pas qui ne veut pas être sauvé. Délessov le savait en hébergeant Albert afin le remettre sur « le droit chemin », mais il espérait secrètement faire mentir l’adage. Or, Albert, dans sa désespérance, son errance, sa quête de plaisirs éphémères pour oublier la tristesse de sa vie, son goût (immodéré) pour la fête, ne tient pas à être sauvé de lui-même ni à échapper à la vodka et au vin qui lui permettent de sortir de sa torpeur.

Un musicien déchu ne sort pas de l’exercice que s’est imposé l’auteur, à savoir le portrait d’une âme profondément blessée, mais c’est un portait à la hauteur de celui qui a su dépeindre le peuple russe avec justesse, un écrivain qui avait un amour de la musique qui n’est pas sûrement pas étranger à celui qu’éprouve Délessov.

Un texte qu’on souhaiterait davantage connu.

Titre pour le Challenge Des notes et des mots

Anecdotes de libraire 77

Les libraires le font. Les ex-libraires, aussi. Et certains bibliothécaires, paraît-il. Et beaucoup de lecteurs, j’en suis certaine. Et cela fait tellement partie de leur vie que tous ceux qui ont cette habitude ne pensent à peu près jamais à celle-ci.

Et c’est parce que je fais partie de ceux et celles qui ont cette curiosité que je n’ai pu m’empêcher de sourire quand j’ai été récemment confrontée à un de mes semblables alors que je lisais dans le métro.

J’ai bien senti le regard. J’ai vu les contorsions. Tout en faisant semblant de ne pas remarquer le jeu. D’autres y ont peut-être vu autre chose. Je savais ce que l’homme assis de biais cherchait à obtenir. C’était si simple.

J’ai pourtant pris mon temps. Lu quelques pages. Tout en espérant qu’il ne sorte pas du wagon avant moi.

Puis j’ai fermé mon livre et fait exprès de le tenir de manière à ce que le titre soit bien visible pour celui qui n’attendait que cela. Il m’a souri. Je ne sais si c’est parce qu’il avait enfin pu lire le titre ou parce qu’il connaissait ce livre.

Je ne saurai jamais si j’ai croisé un libraire, un ex-libraire tout comme moi, ou bien un simple lecteur.

*illustration de Brett Helquist

Ce que mots vous inspirent 985

Et le commencement naît dans le silence d’un chemin. (Antonio Ramos Rosa)

*toile de Chauncey Homer

Chute 2

Voyelle à double tranchant
bat son plein
s’allonge les hanches

Qui est cette femme
disposée à s’offrir
en poésie

Le jour prochain
on meurt en lui

Claudine Bertrand, Chute de voyelles

*choix de la lectrice de Mihaly Munkacsy

Polaroïds

La vie, quand on y pense, c’est peut-être un série d’instantanés qui nous viennent en tête quand il nous arrive d’entrer aux pays de nos souvenirs afin que s’en détachent les événements marquants que d’aucuns pourront juger banals s’ils ne sont pas les leurs ou magiques parce qu’ils ont quelque chose de magique, de tendre, d’émouvant.

Sophie Létourneau, avec Polaroïds, un recueil de récits publié en 2006, réunit quelques-uns de ces instantanés qui restent inoubliables parce qu’ils lui ont apporté un bonheur intense ou été source d’une douleur profonde.

Du Lévis de son enfance et de son adolescence au Montréal de ses études, avec quelques escales au Québec, Sophie Létourneau nous dessine des lieux, des personnages, des moments, où certains y verront peut-être de la nostalgie, alors qu’il s’agit à mes yeux d’un bel exercice qui donne l’occasion à la jeune écrivaine d’exprimer en peu de mots l’émotion qui se dégage des situations de tout genre qui ont jalonné sa vie.

Peu importe la part de vérité qui sous-tend chacun de ces 40 récits, là n’est pas le but de ceux-ci. C’est dans sa simplicité, la brièveté des textes, leur pouvoir d’évocation de ceux-ci, que ce recueil trouve sa raison d’être. En évitant de nous fournir nombre de détails inutiles pour le genre, Sophie Létourneau réussit là où d’autres échouent dans leur volonté de n’oublier aucun détail.

Or, c’est pourtant bien connu : qui trop embrasse mal étreint.

Sophie Létourneau a éliminé le superflu, conservé l’essentiel. Le choix est heureux, malgré cinq ou six textes un peu moins forts sur les quarante proposés.

Puisse Chanson française, son premier roman, lequel vient tout juste de paraître, être aussi captivant que ses récits. Je ne devrais pas tarder à vous en donner des nouvelles.