À l’occasion de la fête des Mères dans certains pays, notamment au Canada, j’ai choisi pour ce nouvel En vos mots un tableau de l’artiste Gertrude Demain Hammond, afin que vous le racontiez en vos mots, comme vous le faites si bien semaine après semaine.
Comme le veut l’habitude, aucun commentaire ne sera validé avant dimanche prochain. Vous avez donc amplement le temps d’écrire quelques lignes, de lire les textes déposés sur la scène livresque de dimanche dernier et même de les commenter. C’est avec plaisir que nous vous lirons.
D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous les envosmotistes et à celles et ceux qui les lisent.
2 réponses
Je ne laissais pas dormir mes pauvres parents le dimanche après-midi. Ils auraient aimé que je fasse la sieste. Et qu’ils puissent se détendre à l’aise dans les deux grandes bergères en tapisserie du salon.
Je les aimais ces bergères, si accueillantes. Mais pour y lire. Pas pour y dormir. Tellement, confortables, enveloppantes. De vrais cocons. Je m’y blottissais jambes repliées, mon livre reposant sur l’un des larges accoudoirs rembourrés. Et je pouvais partir en voyage. Dans la lecture. Pas dans le sommeil. Je fis cela longtemps. Tant que mes parents gardèrent les bergères, car il leur vint un jour en tête, j’avais alors seize ans, de les remplacer impudemment.
Que sont donc exactement des bergères, et pourquoi, cette appellation ? Il semble que ces moelleux fauteuils invitant au repos doivent leur nom à l’idée qu’on se faisait de la vie paisible des gardiennes de troupeaux au XVIIIe siècle. C’est à l’époque Régence qu’apparut ce type de siège, afin d’offrir aux femmes des fauteuils spacieux capables de recevoir leurs imposantes robes à paniers. Mes recherches actuelles m’indiquent encore que la haute société d’alors adorait les scènes pastorales et l’idéalisation de la vie champêtre. C’est d’ailleurs à cette période que naquit la célèbre toile de Jouy, cette étoffe de coton imprimée aux divers motifs évoquant généralement la campagne.
Celle des bergères de mes parents représentait une sorte de fondu où l’on distinguait assez faiblement sur fond vert clair de pâles médaillons fleuris dans des tons jaune d’or et d’un rose quelque peu fané. Tout en ces fauteuils paraissait d’ailleurs un peu fané, un peu passé, d’après mon souvenir. Fatigués d’avoir tant servi au repos jour après jour, ils ne devaient pourtant pas être si âgés. Vingt ans avaient dû s’écouler entre le mariage de mes parents et le moment où ils décidèrent de s’en délester. Il aurait été impensable pour eux de les acheter d’occasion. Les auraient- ils reçus ayant déjà accompli leur usage, de l’un ou l’autre membre de la famille ? Cela m’étonnerait, mais n’est pas impossible. Et il n’y a plus personne pour me renseigner.
Magnifique : je viens de retrouver quelques photos de mes années d’adolescence, qui me les ressuscite avec bonheur. Leurs dossiers s’avèrent plus carrés que dans ma mémoire. Seuls leurs orillons courbes leur conféraient cette impression de rondeur. Ils se révèlent de bonne dimension, toutefois je m’aperçois que je les voyais plus vastes. Ils ont bien des pieds en bois, ronds, tels que je m’en souvenais. Mais j’avais oublié que leurs accoudoirs arrondis, en tissu, se prolongeaient dans un but uniquement décoratif par une courbure du même bois verni de couleur marron que les pieds. Sur l’un d’eux est posée ma grand-mère paternelle, et sur l’autre ma grand-tante Elise. Toutes deux déjà d’un âge respectable, et ayant fourni l’effort de monter nos trois étages (nous avions, je m’en souviens, pris soin d’installer de quoi s’asseoir à chaque palier). Entre elles, mon grand-père assis sur une chaise, et derrière eux la cousine de papa prénommée Clémence tout comme ma grand-mère, puis maman et moi. Sur une autre prise de vue, saisie par moi-même, papa se trouve à ma place derrière mon grand-père. Quand j’observe la date consignée au dos de chaque photographie, je constate que les pauvres bergères se trouvaient en effet à ce moment plus ou moins en fin de vie. Deux ans plus tard mes parents acquéraient un nouveau salon doté d’un canapé et de deux sièges, sacrifiant à la mode éphémère des années 70 qui offrait hélas bien moins de confort. J’essayais encore d’y lire dans la même position, mais ce ne fut plus jamais pareil.
Je me réjouis d’être en possession de ces images, qui rafraîchissent mes souvenirs, et je réalise avec un plaisir étonné en détaillant cette partie d’intérieur datant de mes quatorze ans, que je possède aujourd’hui encore au moins huit objets visibles sur ce cliché. Un cache-pot en Delft hérité de ma grand-mère maternelle, qui était aussi ma marraine. Un support en fer forgé appliqué au mur et soutenant un couple de mignons oiseaux bleus en porcelaine de Bavière, cadeau de mariage offert à mes parents, je ne sais plus par qui et ne l’ai peut-être jamais su. Les oiseaux se tiennent à présent dans ma vitrine, et l’applique en fer forgé supporte chez moi une bougie. Entre les deux fauteuils, le lampadaire à la hampe de fer forgé elle aussi, garni d’un abat-jour qui changea avec le temps, d’abord en crêpe Georgette (une étoffe légère à l’aspect crêpé), puis dans une sorte de papier fort, qui éclaira nombre de mes lectures et de nos soirées, et accompagna maman jusqu’à ses derniers jours. A droite, un petit meuble à étagères, qu’on appelait la rayonneuse, portait des livres sur ses quatre étages. Je ne sais pas d’où mes parents tenaient ce terme, mais je ne le trouve dans le dictionnaire que pour désigner un dispositif visant à monter, équilibrer et rayonner des roues. Toujours est-il que j’ai conservé la rayonneuse, où je range diverses affaires dans ma pièce de débarras. Au-dessus d’elle sur la photo, l’un des très beaux tableaux de fleurs séchées conçus par papa, celui avec des renoncules doubles sur fond rouge orangé. Le rouge a changé de couleur, mais le cadre et son contenu font toujours belle figure dans mon chez-moi. Sur le dessus de la rayonneuse, un petit chaudron décoratif en fonte venant également de chez ma grand-mère maternelle, a échappé miraculeusement aux tris et écrémages successifs effectués par maman, et il décore maintenant agréablement le dessus d’un de mes meubles. Enfin, sur un coin de table correspondant à l’angle inférieur gauche de l’image, on aperçoit la nappe crème brodée, celle des grandes occasions, flanquée d’une serviette assortie. Elle est toujours bien pliée dans le dressoir de mes parents, mais je n’ai jusqu’ici jamais trouvé l’occasion de l’utiliser.
L’enfant pourtant beaucoup trop sage que j’étais ne laissait donc pas dormir ses parents le dimanche après-midi, quand après leur semaine de labeur où ils se levaient tôt, ils aspiraient à une bonne sieste bien méritée. Comme nous n’avions que deux fauteuils, je partageais celui de maman. J’étais petite encore, et je remuais tant que je lui empêchais tout repos. De guerre lasse, elle finissait par renoncer à sommeiller. Et nous remplacions la sieste par une séance silencieuse de lecture d’un livre d’images. Lecture silencieuse, mais ô combien toute en tendresse et en douceur. Tandis qu’à la faveur de cette sérénité retrouvée, papa pouvait enfin profiter d’une trêve et se laisser aller à quelque bref mais salutaire assoupissement.
J’entends les rires de l’enfance. Amusé par des lectures heureuses qu’une mère comblée surveille à peine, avec tant de douceur. Le bonheur lui est devenu une impérissable habitude.
J’aurais tant aimé appartenir à un de ces tableaux paisibles. De Gertrude Demain Hammond ou d’une autre artiste. J’aurais tant aimé être quelques mots égarés dans l’enfance insouciante du Temps des secrets, de Pagnol, si loin du tourmenté P’tit bonhomme de Jules Verne.
Mais la vie ne m’a tissé que de douloureux voyages d’Oliver Twist à La petite fille aux allumettes. Monsieur Andersen, si redoutable. Il a laissé, dans mon cœur d’enfant, une empreinte si profonde que je n’en guérirai jamais.
J’ai maintes fois imaginé prendre ta main froide et frêle dans la mienne, et fuir, de notre tombe des lucioles. Guidés par l’étoile polaire, pour ne jamais nous perdre.
Ceux qui ont écrit nos destins en ont décidé autrement. J’ai toujours su que les dieux sont des étoiles éteintes, árides et sans tendresse, issus de l’encre immobile des hommes sans âme.
Certaines nuits, je rêve de nous. Nous sommes suspendus dans le ciel. Encerclés par des milliers de petites lumières tremblantes. Face à face. Médusés par nos chagrins silencieux. Enfants du même sang. De la même déchirure. Des mêmes larmes qui perlent. Incrédules.
Et, dans mon rêve, ma voix attendrie te demande si tu as été heureuse, et tu baisses le regard, sans répondre. Et je t’écoute pleurer mes larmes. Toi, l’autre fruit encore vivant, né du même pommier.
Puis, les rires de l’enfance. Toujours. Comme une meurtrissure au plus profond de moi. Dans ma chair. Qui saigne si souvent. Jusqu’ à la désespérance de vivre.