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En vos mots 987

  

Encore une semaine qui a passé bien vite! Mais si le printemps est officiellement arrivé, nous n’en avons pas encore fini avec la neige. En effet, pas plus tard qu’avant-hier, nous avons eu droit à quelques nouveaux centimètres.

Mais la lectrice du peintre Eyitayo Alagbe ne semble pas trop s’en préoccuper tant elle est prise par son livre. Qui est-elle? Que lit-elle? A-t-elle pour but de lire toute la journée? Voici quelques avenues à emprunter, ou pas, pour la faire vivre en vos mots, comme vous le faites semaine après semaine depuis 19 ans.

Aucun commentaire ne sera validé avant dimanche prochain. Vous avez donc amplement le temps de lire les textes déposés sur la scène livresque de dimanche dernier, de les commenter si vous le souhaitez, et d’écrire quelques lignes. C’est avec plaisir que nous vous lirons.

D’ici là, bon dimanche à tous les envosmotistes et à celles et ceux qui les lisent.

2 réponses

  1. Chrissie a pris un peu de temps pour elle et s’est allongée rêveusement sur son lit fraîchement refait, afin de laisser son esprit s’évader, stimulé par le bleu intense de son dessus-de-lit.
    A la faveur de ces précieux moments de détente, quelques-uns de ses plaisirs d’enfance lui reviennent joyeusement en mémoire.
    Elle aimait en particulier quand ses parents se décidaient à rénover les murs de l’une ou l’autre pièce de la maison. Elle adorait qu’ils déplacent les meubles, et les recouvrent de vieux rideaux pour les protéger. Quel plaisir de revoir à cette occasion les doubles rideaux rayés jaune et or pendus aux fenêtres quand elle était petite! Puis, on sortait l’escabelle en bois pleine de taches dont elle connaissait par coeur certaines formes et couleurs. Son père et sa mère faisaient apparaître alors brosses et rouleaux, seaux de peinture, chiffons, enfin tout ce qui était nécessaire à leur travail. Elle les visualise tous deux oeuvrant de grand matin en chantant, sa mère avec un vieux foulard noué sur les cheveux. Ils commençaient généralement tôt le samedi afin de terminer autant que possible le dimanche. On se contentait le midi et le soir de repas style pique-nique sur un coin de table, ce qui contribuait pour Chrissie à l’ambiance festive de ces belles journées.
    Parfois aussi ils choisissaient de tapisser. Et pendant une semaine ils empruntaient au marchand plusieurs de ses catalogues. Ils recevaient quelquefois en prêt également semblables catalogues proposant diverses étoffes d’ameublement.
    Quand on tapissait, la tâche de Chrissie était de participer à l’arrachage préalable de l’ancien papier. Elle aimait enlever ces couches et en découvrir les dessous. On trouvait souvent plusieurs de ces strates, qu’on mouillait pour en supprimer l’adhérence avec plus ou moins de facilité. Cela lui faisait penser à la peau que sa mère, qui était blanche, retirait délicatement après la mue due à un léger coup de soleil.
    Chrissie aidait ensuite en balayant les morceaux tombés par terre. Elle aimait bien faire cela.
    Ce sont tous ces souvenirs qui remontent à présent, alors que Chrissie tient entre ses mains ravies un tel joli volume d’échantillons. Elle a pris la décision de retapisser prochainement son salon et le couloir de sa chambre. Et elle profitera de quelques jours de vacances pour revêtir sa vielle salopette et s’y mettre avec enthousiasme. Elle a déjà sélectionné quelques types de papiers qui s’harmoniseront parfaitement avec son décor. Mais beaucoup d’entre eux la charment, et le choix final se révélera ardu.

  2. J’avoue qu’au premier abord il m’est venu à l’esprit qu’elle voulait s’amuser de mon inculture. Puis, en plongeant mon regard dans la lumière éclatante de ses yeux, j’ai compris qu’elle était on ne peut plus sérieuse.

    Les mots que tu lis ont une couleur. Certes, tu ne les vois qu’en italiques, Times roman, book antiqua, que sais-je encore, mais tout cela, ce ne sont que des polices d’écriture typographique. Des styles. D’élégances. Rien d’autre.

    Les mots, eux, sont une oute autre chose. Ils ont une âme. Ils sont faits de musiques et de couleurs.

    Le verbe aimer n’a pas le même accent, la même couleur chez Louise Beauchamp, Anaïs Nin ou Sédar Senghor, quand ils parlent d’amour. C’est comme si tu regardais un ciel azur peint par Picasso, Goya, Kane ou Edward Hopper. Leur bleu est aussi nuancé et perlé de frissons que la sensibilité avec laquelle ils lisent le monde.

    C’est exactement pareil pour les mots.

    Pour toi, ce ne sont peut-être encore que des mots, mais ils ont la nouba et la couleur de ceux qui les sanglotent. Faudra que tu apprennes le chemin qui mène à leurs secrets, pour comprendre la richesse infinie qu’un seul livre peut t’offrir.
    Il y a une incommensurable différence entre « une maison avec une cheminée pour faire sortir la fumée » et « une maison avec une cheminée pour faire rentrer un bout du ciel ».
    Et seule la couleur des mots de Mia Couto pouvait le dire ainsi.

    J’avais la vingtaine bien entamé et je connaissais quelques auteurs, uniquement par le bruit mondain de leurs noms. Pessoa en tête. J’avais entendu que « par le Tage on s’en va vers le monde » et aussitôt les navigateurs, voiles au vent, s’en allant vers un ailleurs inconnu me sont venus en tête dans mes fières pensées d’inculte prétentieux.

    Quelques années plus tard, après elle et après que son regard bouleversa le mien, j’ai relu Pessoa. Assis au bord du Tage. Et la couleur des mots de Pessoa est ailleurs. Le Tage n’est qu’un piège. Une excuse.

    Aujourd’hui, lorsqu’il me vient la souvenance indélébile de ces tendres années, il me plaît de penser qu’elle est comme un arc-en-ciel dans l’azur de mes souvenirs.

    Et par elle, bien avant Baudelaire, Nelligan ou Musset, j’ai su que les mots qui peuplent nos silences nous aident à respirer. Qu’ils sont faits de musiques et couleurs.

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