
Alors que je viens à l’instant de valider les textes que vous avez déposés sur la scène livresque de dimanche dernier, que je vous invite d’ailleurs à lire et à commenter, si vous le souhaitez, je vous propose maintenant de faire vivre en vos mots cette toile bien estivale de l’artiste états-unienne Lee Heinen.
Comme le veut l’habitude, aucun commentaire ne sera validé avant dimanche prochain. Vous avez donc plus que le temps d’écrire quelques lignes. C’est avec plaisir que nous vous lirons.
D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous les envosmotistes et à celles et ceux qui les lisent.
2 réponses
La première fois que je l’ai vue, c’était au début de l’été 1997. Je mettais de l’ordre dans la boîte à livres, au bout d’un petit chemin qui mène à la plage. Une minibibliothèque de plage, en quelque sorte, au service des passants.
‘’J’aimerais trouver quelque chose de facile à lire’’, a-t-elle dit. Je lui ai répondu, un peu agacé : ‘’Bonjour d’abord… Cela dépend de ce vous appelez facile à lire. Si vous savez lire, tout est facile à lire… ‘’
Elle a fait semblant de ne rien entendre et après avoir fouillé, a pris La plage d’Alex Garland, déjà un peu fatigué par les lectures antérieures. Puis, elle s’est retournée vers moi : « Cela me semble à propos. Bonne journée monsieur Bonjour d’abord. »
Et elle s’en est allée. D’un pas ferme. Arborant un sourire moqueur.
Vers la mi-journée, en partant, elle m’a lancé : Dites, le bouquin, je suis obligée de le laisser ici ou je peux le prendre avec moi?… je n’aimerais pas que quelqu’un le prenne avant que je finisse.
– Normalement vous devez le laisser, mais comme vous avez été sage, je peux faire une exception.
– C’est trop sympa, monsieur Bonjour d’abord.
Et elle est aussitôt partie, sans se retourner.
Le lendemain et les jours qui ont suivi, le même rituel. Avec ses Monsieur Bonjour d’abord, qui semblaient tant lui plaire et que je trouvais méprisants, à un point tel que j‘avais cessé de les entendre. Puis, lorsque le mois d’août a déroulé ses premiers soleils, elle s’en est allée. Sans jamais, comme d’autres, rendre le livre qu’elle avait emprunté. Et je ne l’ai plus jamais revue. Plus jamais.
La jeune fille qui s’approche arbore un sourire heureux. « Bonjour, vous pouvez peut-être m’aider. Vous êtes du coin?…. Je cherche Monsieur Bonjour d’abord. »
Un frisson a parcouru le moindre centimètre de ma peau. Voilà 20 ans que je n’avais plus entendu ce Monsieur Bonjour d’abord.
J’ai dévisagé la fille et son sourire soleil, et je lui ai répondu que personne ne pouvait porter un nom pareil.
« Oh! vous savez, il n’y a rien de méchant dans ce nom. Ma mère avait appelé comme ça quelqu’un qu’elle n’a plus jamais pu oublier et dont elle m’a toujours parlé avec tendresse. Maintes fois elle a souhaité revenir, autant de fois la maladie l’en a empêchée. Maintenant qu’elle n’est plus, je viens retourner La plage d’Alex Garland, dont elle a tant espéré, qu’un jour ou l’autre, Monsieur Bonjour d’abord le lui réclame. Peine perdue.
« Perle d’eau. Je l’avais appelée Perle d’eau. Elle était belle comme une perle d’eau. Je ne l’avais jamais dit à personne. »
Après leur étape en bord de Loire, ils sont arrivés hier recrus de fatigue mais emplis de bonheur sur la côte sud où il reviennent chaque année, y retrouvant comme pour la première fois les somptueux paysages de l’arrière-pays, puis les joies non moins grandes de la plage.
Raphaël et le chien, tout émoustillés par la perspective de leur nage au moins biquotidienne, en sont déjà bien sûr à leur troisième bain de mer.
Elle, la voici abordant avec ravissement le tout début de son deuxième roman.
Et si elle a d’ordinaire toujours le sentiment pénible d’être rattrapée par le temps, cette fois la réalité s’inverse magnifiquement. Car elle éprouve, telle un délice, la grâce infinie que c’est elle cette fois victorieuse qui le rattrape.