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En vos mots 1013

  

Déjà un autre dimanche! Et qui dit dimanche au pays de Lali dit un nouvel En vos mots. Pour l’occasion, j’ai choisi pour vous un tableau de l’artiste Eugène Buland, en espérant qu’il vous inspirera une histoire ou un poème.

Comme le veut l’habitude, aucun commentaire ne sera visible avant dimanche prochain. Vous avez donc amplement le temps de lire les textes déposés sur la scène livresque de dimanche dernier, de les commenter si vous le souhaitez, et évidemment, d’écrire quelques lignes. C’est avec plaisir que nous vous lirons.

D’ici là, bon dimanche et bon début d’automne à tous les envosmotistes et à celles et ceux qui les lisent.

2 réponses

  1. Aux Pays-Bas, près de ses grands-parents. A l’embouchure de l’Escaut, dans un petit village. C’est là qu’Anna, de loin, a vécu ses plus belles années. En tout cas ses plus belles années d’enfance. Et peut-être tout simplement ses plus belles années d’existence.
    Sa mère venait de temps en temps lui rendre visite. Lui apportant quelques cadeaux. Quelques baisers, dans lesquels Anna détectait un amour véritable. Puis elle repartait pour Bruxelles, avec un air triste, si triste dans ses beaux grands yeux.
    Bruxelles! La petite ne connaissait ce lieu que de nom. Et elle ne fantasmait pas sur cet endroit. Elle était heureuse là où elle était. Libre de jouer sur l’herbe verte devant la maison. Libre de se promener avec son grand-père le long du fleuve. Libre de regarder pendant des heures sa grand-mère occupée à broder d’or et d’argent ses belles étoffes, afin de leur conférer un aspect magnifiquement damassé pour leur linge de table.
    Anna lisait beaucoup. Toutes sortes d’histoires, avec des prés et des forêts, avec des enfants et des animaux qui parlaient. Des histoires de la campagne. Des histoires magiques où tout finissait bien.
    Elle n’aimait pas le parfum que sa mère ramenait de Bruxelles : une senteur un peu âcre qui prenait très désagréablement aux narines, et vous empêchait de percevoir les fragrances d’ici, si diverses et si subtiles. Cette odeur, comme de renfermé, représentait pour Anna l’odeur caractéristique de la ville. Une odeur mortifère, même si elle ne pouvait pas encore l’exprimer de cette manière. Alors qu’ici, tout respirait tellement et si pleinement la vie !
    Un jour, elle se trouva confrontée avec une immense brutalité à l’aggravation soudaine de cette pénible et pénétrante intrusion olfactive. Elle la contracta sans crier gare, à cru et en direct. Comme une maladie pernicieuse qui s’infiltre et détruit le vivant, sans dire non nom. Pendant le trajet en voiture, elle essaya vainement d’emporter accrochés à sa peau tels des bracelets précieux, les effluves finement épicés, doux comme le miel et vivaces, délicatement sucrés et irremplaçables, de son cher logis campagnard, de ses chers grands-parents adorés. Mais tout dans le véhicule l’y arrachait et se révélait de plus en plus oppressant. Les portières s’étaient refermées d’un claquement sec, ne laissant plus filtrer un seul filet d’air. Un silence de plomb avait remplacé d’un coup les bourdonnements d’insectes, les ronronnements du chat, le clapotis de l’eau, le bruissement du vent, la voix de sa grand-mère, tendre et fluette, musant tout en lavant le linge ou les assiettes. Et là, devant, conduisant cet engin imposant et hostile, un homme qu’elle ne connaissait pas, et qui ne parlait pas. Ni à sa mère ni à elle.
    Son père, c’était ainsi qu’il lui avait été présenté. Elle avait donc un père, et elle ignorait totalement ce qu’elle pourrait bien y gagner. Ce quelle pourrait y perdre par contre s’inscrivait déjà vilainement sur les vitres se rayant de nuit, sur la ligne de fuite l’éloignant de son petit paradis, sur ce dos distant et inexpressif, à défaut de se déclarer ouvertement ennemi. Elle ne ressemblait pas à cet inconnu. Il ne ressemblait pas à son grand-père, blond comme elle et aux grands yeux bleus débordants de bonté, toujours pétillants de gentillesse et de gaieté. L’inconnu ne lui avait pas souri avec cette tendresse dont elle était coutumière. Celui-ci avait les yeux noirs, le poil foncé, et était de haute taille. Il l’impressionnait, et lui faisait peur. Il lui avait souri pourtant, mais à peine. Et d’un air plutôt embarrassé. Puis s’était empressé de s’installer sur son siège, celui du conducteur, de façon qu’elle ne puisse plus contempler son visage.
    Brusquement, se tournant un rien, sans quelle puisse toutefois faire plus qu’entrevoir son regard, il avait lâché, se voulant soudainement jovial :
    – Alors, ça te fait quoi de rencontrer ton père ? Tu le pensais pire, ou meilleur ?
    Bêtement, elle était restée bouche bée, elle qui n’avait pas sa langue dans sa poche. Elle n’avait su quoi répondre. Il était pour elle un étranger, c’est tout ce quelle savait.
    Il avais dû se rendre compte de la stupidité de sa question, car à nouveau il s’était muré instantanément dans son mutisme, comme si la circulation requérait à nouveau toute son attention. Peut-être une fois encore se sentait-il gêné. Il se pouvait d’ailleurs que ce soit leur seul point commun, tous deux éprouvant la même sorte de gêne quoique différemment. Tous trois, pouvait-on même probablement dire, car sa mère non plus n’ouvrait que très peu la bouche et semblait statufiée, se renfrognant étrangement sans plus offrir à la fillette la chaleur habituelle de ses baisers aimants.
    De tout le trajet, ses parents – puisque ensemble ils formaient donc ses parents, et qu’elle n’avait plus désormais seulement une mère – n’échangèrent que très peu de paroles. Cette gêne existait-elle donc aussi entre eux ? Apparemment pas, car les rares répliques qu’Anna put recueillir, d’une oreille plutôt tremblante, se déployèrent à quelques reprises de façon assez cinglante.
    Il s’agissait à un certain moment de son grand-père, qui ne semblait pas accueillir comme très bienvenu le père d’Anna. Ce qui constituait, si elle comprenait bien, la raison de ses absences auprès de sa fille pendant ces cinq ans. Afin d’éviter les conflits, il était resté prudemment à Bruxelles. Ce n’était pas tant sa fille qu’il fuyait – quoique, Anna était-elle vraiment importante pour lui, et l’avait-il bien voulue, se demandait la fillette en proie à mille questionnements dans sa petite tête – mais c’était ses beaux-parents qu’il préférait esquiver à tout prix.
    Les propos étaient aigres, retenus, bien que prêts à exploser. Anna sentait qu’ils ne voulaient ni l’un ni l’autre provoquer d’esclandre. Pas aujourd’hui. Pas en sa présence. Mais il était clair que la virulence était mûre pour éclater, et avec des mots qu’ils ne voulaient certes pas qu’elle entende.
    Le voyage lui sembla interminable. Il dut le leur paraître à tous les trois.
    Puis enfin, ce fut l’arrivée à Bruxelles. Dans cette ville qu’elle ne connaissait pas. Et qu’elle n’avait pas très envie de découvrir. Car elle sentait qu’à cinq ans, sa belle insouciance était finie, terminée. Outragée, foulée aux pieds à jamais. Elle pressentait malgré son jeune âge que l’odeur âcre deviendrait désormais son lot quotidien, au propre comme au figuré. Et qu’il n’y aurait jamais vraiment de compensation dans cette misère, à tout ce à quoi elle venait de devoir renoncer.
    Son père pourtant, quelquefois joua avec elle. Mais ce malaise du premier jour ne disparut jamais complètement, ni d’un côté ni de l’autre. Leurs jeux furent parfois amusants. Mais souvent elle éprouva qu’il n’aimait pas vraiment les jeux d’enfants. Que tout cela l’ennuyait à mourir. A moins qu’il ne la fasse jouer comme une adulte. Elle aurait donc dû, afin de lui plaire, être autre que ce qu’elle était. Ou ne pas exister, même. Il aimait gagner aussi. Avoir le beau rôle. Alors elle trichait quelquefois, pour qu’il endosse bon gré mal gré celui de perdant. Le jeu s’arrêtait alors, brutal. Elle avait cependant appris à ne pas se laisser faire. Son passé d’enfant libre lui avait appris cela, bien heureusement. Et sans doute aussi l’héritage de deux forts caractères avait-il forgé le sien à la résistance. Elle résistait. Mais ne s’en abîmait pas moins pour autant.
    Il était souvent parti, ce père, et ce genre de situations ne se produisaient en réalité pas fréquemment. Pour tout dire, elle ne le voyait pas vraiment beaucoup plus qu’avant. Mais il surgissait de façon abrupte, et venait alors déranger les jeux solitaires auxquels elle était habituée, avec ses amis imaginaires. Il jaillissait inopinément, et repartait parfois tout aussi vite. Ou bien sa fantaisie lui dictait soudainement d’arracher la petite à son activité, afin de la soumettre à un divertissement de sa fantaisie. A une séance sans fin de photographies par exemple, ou à un plongeon forcé dans l’eau glacée du lac en plein milieu de la saison hivernale.
    Il venait déranger son calme, mais aussi celui de la maison. Pour autant que la demeure familiale, qui supportait un pesant passé, eût été jamais un seul jour sereine et vraiment en paix. Quand il survenait à l’improviste, Anna ne savait jamais si l’ambiance serait aux rires – sonnant parfois un peu forcés – ou aux larmes. Elle redoutait les cris, surtout, et la violence ébauchée de certains gestes entre ses parents. Mais principalement les cris la terrorisaient, autant que la lourdeur incroyable des silences qui leur succédaient
    Elle se revoyait alors dans la maison tranquille de ses grands-parents, lisant auprès de sa grand-mère, ou courant avec les oies sur le chemin. Elle tentait de visualiser dans cet univers paisible l’Anna actuelle, afin de l’aider à trouver allègement à sa peine. Et elle s’en ressentait effrayée. Elle n’avait plus d’alors les belles joues rouges, ni les lèvres gaies. Elle se sentait exsangue. Ne refusait-elle pas depuis un bon moment de manger ? Elle apprendrait plus tard qu’on appelait cela anorexie, et que cela devait se soigner.
    Alors, elle n’avait plus qu’une envie : enfouir son jeune visage accablé dans le giron de sa grand-mère. Se laisser consoler. Pleurer de gros sanglots amers. Puis relever la tête, entendant sa grand-mère de sa voix aimante lui murmurer quelques paroles tendres et apaisantes. Et muser quelque mélodie connue et rassurante, ensemble. Afin de garder le cap, et de ne pas perdre pied.

  2. Depuis ma fenêtre, je regarde le théâtre du monde. Ceux qui s’en vont sont pressés, tandis que d’autres prennent tout leur temps, comme s’ils n’avaient rien d’autre à faire qu’être là. Et puis il y a les autres…

    Dans un appartement, de l’autre côté de la rue, j’observe toute la tendresse de la vieille dame, penchée sur la fillette.
    Aucun doute, la vieille dame veille à ce qu’elle fasse ses devoirs d’écolière.
    Et je me dis combien j’aurais aimé avoir une grand-mère aimante. Pour me souvenir de l’enfance. Toute la beauté de ce monde se résume dans la bienveillance et la tendresse liant pour toujours deux êtres. Un jour, le petite fille se souviendra de sa grand-mère, les yeux perlés d’émotion, et elle saura combien elle a été aimée.

    Et voilà comment je passe des heures à tergiverser sur ces deux vies dont j’ignore tout mais que je dessine et embellis au gré de mon ignorance heureuse. Comme un James Stewart, en quelque sorte, dans son fauteuil roulant espionnant ses voisins, depuis sa fenêtre, persuadé qu’un crime a été commis.

    C’est au bureau de poste que la vérité m’a éclaté au visage. J’avais tout faux.

    On racontait que Madame Leonor, du haut de ses quatre-vingts et quelques années, avait réussi son certificat d’études primaires.
    Elle était venue, gonflée de fierté, dire, sans retenue, tout son amour pour sa petite-fille. C’est elle qui lui a appris à lire et à écrire.

    Demain, lorsque je les regarderai de ma fenêtre, je me dirai combien j’aimerais avoir une petite-fille comme ça. Pour m’en souvenir avant de fermer les yeux.
    Et je regarderai le monde autrement. En me racontant d’autres histoires. Heureuses.

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