Comme je viens à l’instant de valider les textes que vous avez déposés sur la scène livresque de dimanche dernier, il est temps de vous proposer une nouvelle toile à faire vivre en vos mots.
Mon choix s’est arrêté sur ce tableau de l’artiste australien Jack Noel Kilgour, en espérant qu’il vous inspirera quelques lignes. Comme le veut l’habitude, aucun commentaire ne sera validé avant dimanche prochain. Vous pouvez donc prendre votre temps! Nous vous lirons avec plaisir, évidemment.
D’ici là, bon dimanche et bonne semaine à tous les envosmotistes et à celles et ceux qui les lisent.
2 réponses
Du temps où j’habitais sous les toits, je n’avais peur de rien. Je me demande encore comment cela est possible. J’étais jeune, il est vrai. A défaut d’être complètement insouciante.
Etudiante, en travail étudiant puis jeune travailleuse, j’ai gîté plusieurs années dans une chambre de bonne avant de changer pour un sous-sol donnant sur une cour pas très grande mais assez plaisante. J’ai toujours aimé expérimenter les contraires, et ce contraste-là fut porteur de bon nombre d’apprentissages plutôt marquants.
Je n’allais pas jusqu’à me balader de toit en toit comme bien plus tard je l’ai vu faire par certains et certaines sur l’une ou l’autre vidéo. J’en aurais été bien incapable. Mais quand le temps le permettait, je n’hésitais pas à enjamber le rebord de mon étroite fenêtre et à me laisser glisser sur un petit mètre de pente jusque à la rambarde. Garde-fou il faut le dire bien épais et solide, assez sécurisant malgré ses à-jours.
J’appuyais alors fermement mes deux pieds contre ce rebord, sans me poser de questions sur d’éventuelles fragilités ou fissures non apparentes de mon côté de cette balustrade, et je me remontais ensuite graduellement jusqu’à dénicher une position confortable. Je me demande aujourd’hui en vérité comment une assise dans le confort pouvait y être réalisable. En tout cas j’y restais une heure ou deux sans gémir, dès que j’en avais l’occasion. A la belle saison je jouissais longuement le soir d’une bonne clarté. Et s’il faisait nuit, la lumière reflétée par la lune m’éclairait parfois suffisamment pour que je puisse lire aisément. J’en ai vus, des ciels rose pastel, et d’autres comme embrasés, des firmaments scintillants, des voûtes horriblement plombées comme pour une fin du monde, des cieux jaunes et d’autres d’un azur éclatant. Des nuages aux milles formes, parfois assez pérennes, et parfois sans cesse défigurés par le vent. Des nuages blanc, légers, et d’autres infiniment gris et lourds, pesants.
De temps à autres, je levais les yeux de ma lecture pour contempler tout cela. Et pour considérer la ville aussi. Pour me rendre attentive à ses bruits, familiers ou plus extraordinaires. De jour encore grouillante de vie. Plus calme les dimanches. Certaines soirées, une forte animation, une sorte de fièvre s’en emparait. Si d’aventure je me réveillais tôt et voulais tâter de l’ambiance de l’aube, j’entendais les premiers oiseaux exercer leur chant, puis je voyais le soleil se lever, tandis qu’une agitation progressive indiquait le réveil des activités. Les camions des éboueurs, le passage des balayeurs et celui des premiers tramways, y participaient.
Je vivais intensément ces variations urbaines. Leur observation. A cette époque j’avais besoin de peu de sommeil. Les cours se donnaient dans des auditoires sans fenêtres, et je ne percevais pas davantage la lumière dans le supermarché où j’avais trouvé un emploi pas trop désagréable. Sans grandes baies vitrées, dépourvue de terrasse, de jardin, ou même de balcon, il m’était naturel et me semblait vital, de me reconnecter à la nature, ainsi qu’aux diverses manifestations de l’existence citadine en allant goûter au charme des toits, tout proches.
Il m’arrivait d’y étudier, bien sûr. Mais à vrai dire, vu la sollicitation de tous mes sens en ce lieu si particulier, j’éprouvais quelques difficultés à m’y concentrer durablement. Que ce soit un roman ou de la poésie, ou quelquefois un essai, je picorais dans le livre que j’emportais. Et c’est ce butinage qui avait son attrait.
J’y ai écrit beaucoup aussi, décrivant mes impressions de l’endroit, mais également mes ressentis généraux, le vécu de mes journées, mes réflexions sur le monde. Quand je relis ces cahiers, j’y retrouve mes perceptions de cette post-adolescence presque dans leur entièreté.
Quelques année plus tard, je déménageais, comme je l’ai exprimé, pour un sous-sol avec cour. Je m’y trouvais plus près de la terre, et j’ai d’ailleurs pu y cultiver avec joie quelques plantes en pots, quelques arbustes même. Par contre cet espace, entouré de hauts murs, ne me permettait plus d’apercevoir qu’un minuscule bout de ciel. Et je ne pouvais bien entendu plus y jouir d’aucune vue sur les toits, ni sur les rues de la ville. Heureusement, j’en avais fait bonne provision en moi. Et j’y ai poursuivi l’écriture de mes carnets. Si les premiers gardent à jamais le parfum de ces années de jeunesse en chambre de bonne, à une étape de mes expériences où ne pas être sur le plancher des vaches ne me procurait aucun effroi, les suivants ont ouvert d’autres perspectives, complétant de façon intéressante et même décisive mes premiers pas dans l’univers adulte. Mais cela c’est une autre histoire.
Dans ces années, on vivait à l’écart du monde. On s’accrochait à des boulots minables, qui nous permettaient de survivre malgré notre peur semblable à celle d’un animal traqué.
On n’était que des ombres qui se faufilaient, effacées et anonymes, parmi la foule. La tête basse.
On habitait une chambre misérable dans les combles d’un vieil immeuble sans ascenseur, loué au nom d’une connaissance charitable, qui faisait semblant de ne pas se douter de notre condition. L’hiver était glacial, l’été caniculaire. Mais au moins c’était « chez nous ». Notre nid d’amour. Et on rêvait de Venise et de liberté… comme le chantait si bien le poète d’Astaffort, avec son doux accent, dans notre vieux transistor AM/FM, acheté au marché aux puces, en piteux état, un dimanche de printemps.
Les premières lueurs du jour arrivaient par l’entremise d’un châssis qui donnait sur le toit. On était heureux. On n’avait que des rêves d’une vie meilleure. Et on veillait l’un sur l’autre, comme Harpagon sur sa richesse.
Il n’était pas rare que, tôt le matin, on dérobe des livres endormis dans les poubelles. Les seuls que nos économies nous autorisaient. Je conserve encore, comme un trésor inestimable, Siddhartha d’Hermann Hesse dans la collection Le Livre de poche. Heureuse trouvaille, perdue au milieu de quelques magazines qu’on dit « du monde artistique » et de vieux journaux.
Parfois il m’arrive de le caresser. Vestige silencieux de ces années-là. Et le souvenir d’elle, assise sur le toit, lisant, apaisée et seule au monde. Comme une magicienne qui change le récit de mon passé en une douce nostalgie.