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Un dimanche basque 1

Quand le lecteur peint par Artem Neboga a su que je préparais un dimanche mettant en vedette les proverbes et dictons basques, il s’est empressé de trouver une tenue qui mettait en valeur les couleurs du drapeau basque et d’inviter d’autres lecteurs à suivre son exemple.

C’est donc à un dimanche rouge, vert et blanc que je vous convie. Le livre de Philippe Oyhamburu, Dictons, sagesses et proverbes basques, tonnera le ton à cette journée que nous entamons par cet extrait :

Urik ez den tokian, arrainik ez.
Là où il n’y a pas d’eau, il n’y a pas de poisson.

Le coffret 4

Supplication

Tes yeux, impassibles sondeurs
D’une mer polaire idéale,
S’éclairent parfois des splendeurs
Du rire, aurore boréale.

Ta chevelure, en ces odeurs
Fines et chaudes qu’elle exhale,
Fait rêver aux tigres rôdeurs
D’une clairière tropicale.

Ton âme a ces aspects divers :
Froideur sereine des hivers,
Douceur trompeuse de la fauve.

Glacé de froid, ou déchiré
À belles dents, moi, je mourrai
À moins que ton cœur ne me sauve.

Charles Cros, Le coffret de santal

*choix de la lectrice de Rembrandt Peale

Le coffret 3

Réponse

Ce que je te suis te donne du doute?
Ma vie est à toi, si tu la veux, toute.
Et loin que je sois maître de tes vœux,
C’est toi qui conduis mon rêve où tu veux

Avec la beauté du ciel, en toi vibre
Un rythme fatal; car mon âme libre
Passe de la joie aux âpres soucis
Selon que le veut l’arc de tes sourcils.

Que j’aye ton cœur ou que tu me l’ôtes,
Je te bénirai dans des rimes hautes,
Je me souviendrai qu’un jour je te plus
Et que je n’ai rien à vouloir de plus.

Charles Cros, Le coffret de santal

*choix de la lectrice de Ben Meredith

Anecdotes de libraire 74

Refuser de vendre un livre pour des raisons éthiques est rare dans les sociétés libres où il n’y a plus de livre à l’index. Le geste que vient de poser Marc Filipson de la librairie Filigranes à Bruxelles de ne pas vendre le pamphlet de Richard Millet est donc une grande première. Mais l’auteur a été « trop loin » et accepter de vendre un livre qui fait l’apologie d’un tueur, c’est en quelque sorte cautionner son contenu, ce à quoi se refuse le libraire qui n’a jamais posé pareil geste en 29 ans. Geste que j’applaudis, car il est celui d’un libraire intègre et consciencieux, bien loin d’un vulgaire vendeur qui préfère le bruit de sa caisse enregistreuse aux livres.

Un cas comme celui-là est rare. J’avais même oublié qu’à l’automne 1984 j’avais obtenu de mon patron l’autorisation de retourner tous les exemplaires d’un titre provocateur dont la cible principale était les féministes. Ce livre, un essai écrit par un ex-boxeur devenu le temps d’un documentaire en 2010 un véritable patriote parce qu’il a été un militant actif du mouvement indépendantiste du Québec, n’était rien de plus qu’un ramassis de niaiseries arrogantes à l’adresse des femmes. J’avais d’ailleurs dissimulé sous d’autres livres les exemplaires reçus me refusant de les mettre en évidence bien avant que féministes, femmes, libraires, journalistes et gens du public ne s’expriment haut et fort, et que les livres soient expédiés chez le fournisseur. Celui-là aussi était allé trop loin.

Mais qui se rappelle aujourd’hui cet incident?

*toile de Michael Wagner

Ce que mots vous inspirent 754

La mer joint les régions qu’elle sépare. (Alexander Pope)

*illustration de Marina Marcolin

Le coffret 2

Promenade

Ce n’est pas d’hier que d’exquises poses
Me l’ont révélée, un jour qu’en rêvant
J’allais écouter les chansons du vent.

Ce n’est pas d’hier que les teintes roses
Qui passent parfois sur sa joue en fleur
M’ont parlé matin, aurore, fraîcheur,

Que ses clairs yeux bleus et sa chevelure
Noire, sur la nuque et sur le front blancs,
Ont fait naître en moi les désirs troublants,

Que, dans ses repos et dans son allure,
Un charme absolu, chaste, impérieux,
Pour toute autre qu’Elle a voilé mes yeux.

Ce n’est pas d’hier. Puis le cours des choses
S’assombrit. Je crus à jamais les roses
Mortes au brutal labour du canon.

Charles Cros, Le coffret de santal

*choix de la lectrice de William Mulready

Les guetteurs

Ils sont là à veiller. Sur vos gestes, sur vos mots et même sur vos intentions.
Il faut bien quelqu’un pour vous remettre sur le droit chemin si jamais vous osez ne pas suivre les directives à la lettre. Quelqu’un pour mettre les points sur les « i » parce qu’il le juge nécessaire. Quelqu’un qui scrute le moindre de vos gestes pour vous prendre en défaut. Quelqu’un qui jouera les moralisateurs au besoin.

Ils sont là. Pas très loin. Sûrs d’eux. Ils vous ont à l’œil.
Du moins le croient-ils.
Ils ne savent pas qu’ils n’existent pas malgré leur uniforme de redresseur de torts qu’ils exhibent comme le plus doré des trophées.

Ils ignorent que vous ne les voyez plus. Ne les entendez plus.
Les livres sont les meilleurs boucliers.

*toile d’Emma Fordyce MacRae

Ce que mots vous inspirent 753

Parlez donc peu. Le silence est une arme, la plus efficace de toutes. C’est la lumière bleue du verbe. (Léon-Paul Fargue)

*toile de Paula Zima

Le coffret 1

Soir

Je viens de voir ma bien-aimée
Et vais au hasard, sans desseins,
La bouche encor tout embaumée
Du tiède contact de ses seins.

Mes yeux voient à travers le voile
Qu’y laisse le plaisir récent,
Dans chaque lanterne une étoile,
Un ami dans chaque passant.

Chauves-souris disséminées,
Mes tristesses s’en vont en l’air
Se cacher par les cheminées.
Noires, sur le couchant vert-clair.

Le gaz s’allume aux étalages…
Moi, je crois, au lieu du trottoir,
Fouler sous mes pieds les nuages
Ou les tapis de son boudoir.

Car elle suit mes courses folles,
Et le vent vient me caresser
Avec le son de ses paroles
Et le parfum de son baiser.

Charles Cros, Le coffret de santal

*choix de la lectrice de Joseph Christian Leyendecker

Ce que mots vous inspirent 752

Choisir, c’était renoncer pour toujours, pour jamais, à tout le reste et la quantité nombreuse de ce reste demeurait préférable à n’importe quelle unité. (André Gide)

*illustration de Kitty Crowther