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Anecdotes de libraire 44

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Tous ceux qui ont travaillé en pharmacie vous le diront. Il y a toujours deux à trois fois par semaine quelqu’un qui aura échappé ses comprimés (des antidépresseurs ou des somnifères) dans l’évier et qui demanderont, les yeux implorants, à leur pharmacien s’il peut remplacer les pilules noyées… Tous ceux qui ont travaillé en librairie vous le diront. Il y a toujours une fois par semaine quelqu’un qui a échappé son livre dans sa baignoire et qui voudrait bien savoir comment le faire sécher et éviter que les pages ne collent toutes entre elles.

*toile de Michael Wagner

Anecdotes de libraire 43

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-Vous n’auriez pas une boîte? Je ne voudrais pas qu’elle sache que je lui offre un livre.

Non, je n’avais pas de boîte. Et je n’allais pas non plus me perdre dans une explication compliquée qui lui prouverait que même si elle savait que c’était un livre, s’il n’utilisait pas un emballage transparent et si ce n’était pas un livre dont elle lui avait parlé, il y avait peu de chances, voire aucune, qu’elle ne devine le titre du livre qui constituait déjà une surprise en soi.

Non, je n’avais pas de boîte. Mais mon amie Claudine qui avait été longtemps libraire et à qui on avait déjà fait le coup m’avait raconté une anecdote qui allait me servir.

-Voyez, quand vous emballerez le livre, ne mettez pas le chou dans le coin gauche. Changez le sens. Oui, comme ça. Faites-lui faire un 90 degrés. Vous comprenez? Et maintenant, si on met le chou à gauche, ça n’a plus l’air d’un livre, mais d’une boîte de chocolats.

Le client de Claudine comme le mien n’y ont vu que du feu. Et moi, je ris encore.

*illustration de Francis Donkin Bedford

Anecdotes de libraire 42

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Il y aura toujours une bête noire qui fréquentera avec assiduité une librairie plus qu’une autre. Pourquoi? Parce que celle-ci – appelons-la sangsue si bête noire n’est pas suffisant – aura trouvé dans ce lieu accueillant un(e) libraire patient(e) comme pas un(e), une de ces personnes à qui on pourra tout demander – même la Lune, certains jours – et qui tentera toujours de faire l’impossible (même si elle n’y est pas tenue).

Et la sangsue sera là. Veillant sur sa proie. Tentant de voir jusqu’où elle pourra aller avant que ne craque celui ou celle sur qui elle s’acharnera avec application.

Une sangsue qui tient absolument à ce que vous ouvriez les boîtes de tel distributeur parce qu’il a été dit que le livre machintruc paraissait ce mardi, que nous sommes mardi, justement, et qui vous le rend parce qu’il n’est pas en poche, parce qu’il est trop cher, parce que la typographie lui déplaît, parce que la couverture n’est pas tout à fait comme celle décrite par le journaliste, parce que la tête de l’écrivain ne lui revient pas, parce que. Parce que, finalement, ce que la sangsue aime le plus c’est vous faire tourner en bourrique.

Je me rappelle de la sangsue qui fréquentait la librairie où je travaillais. Un habitué du mardi; vous vous en doutiez n’est-ce pas? Qui est parti furieux, un mardi justement, vers 9 heures 3 minutes, parce que je lui ai dit que désormais il trouverait les nouveautés du mardi sur la tablette en fin de journée, ou le lendemain matin… Comme tout le monde.

Je crois qu’une habituée – pas juste du mardi – a souri en me regardant. C’était peut-être même la lectrice peinte par Iain Faulkner. Ou une autre. Il me semble même qu’elle a dit que j’étais trop patiente. Bien trop patiente.

Et encore, elle ne savait rien de ma vie hors les murs de la boutique. Mais là, c’est une autre histoire.

Anecdotes de libraire 41

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Le livre devait, à l’origine, avoir 5 cm de côté. Guère plus. Et sûrement pas les 10 cm de celui que me rapportait un « client ». Un client qui avait, paraît-il, acheté le livre il y a un moment, qui avait bien entendu perdu la facture et qui s’était rendu compte à la lecture du dénouement qu’il avait déjà lu le livre, raison pour laquelle il me le ramenait pour remboursement.

Surréaliste, tout ça? Et pourtant, rien de plus vrai! Tout aussi vrai que l’air offusqué de celui qui a quitté la boutique avec promesse de ne plus revenir, puisque pas question que je ne reprenne le bouquin. Promesse qu’il a tenue.

*toile de Scott Steele

Anecdotes de libraire 40

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Constater que des livres ont été « piqués » n’est jamais chose agréable pour un libraire. Et force lui est d’admettre – quand il a fait le tour des rayons pour retrouver les égarés – que certains disparus se sont envolés à jamais, dissimulés dans les amples poches d’un manteau. Probablement parce que ceux qui sont partis avec étaient trop gênés pour passer à la caisse les payer. En effet, passaient souvent tout droit des bibles ou des guides pratiques sur la sexualité. Faudrait-il donc pécher en volant des livres pour apprendre comment s’adonner au péché ou pour prier afin d’expier ses péchés?

*toile de Lucia Cullinane Garcia

Anecdotes de libraire 39

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Je me suis toujours demandée du temps de ma vie de libraire – et je me pose toujours cette question, d’ailleurs – pourquoi certains auteurs donnaient des titres très longs à leurs livres. Car qui dit titre long dit bien entendu risque de déformation.

Mon ami le dramaturge Normand Chaurette – à qui on doit Fragments d’une lettre d’adieu lus par des géologues tout comme l’écrivain Yves Navarre dont j’ai révisé La terrasse des audiences au moment de l’adieu ont eu une seule réponse : parce que c’était le seul titre possible.

Je suppose que Robert M. Pirsig aurait dit de même de son Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes. Comme Élizabeth Bourget à propos de Bernadette et Juliette ou la vie, c’est comme la vaisselle, c’est toujours à recommencer.

Ben oui, le seul titre possible… Ne me dites pas que les écrivains n’ont pas d’humour!

*toile de Brassaï

Anecdotes de libraire 38

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Qui penserait à rapporter des fleurs à celui qui les lui a vendues? Qui voudrait se faire rembourser une boîte de chocolats deux ou trois jours après la fête des amoureux? Peu, sinon personne.

Et si je vous disais que les cadeaux livresques de la Saint-Valentin retrouvent parfois le chemin des librairies entre le 15 et le 18 février, seriez-vous surpris? Un peu? Pas vraiment? Il y a là matière à inventer un nouveau slogan, si, si! « Le seul cadeau échangeable ou remboursable si votre Valentin n’était pas au rendez-vous! »

Je suis cynique? À peine, à peine… Ironique, disons…

*toile de Karin Jurick

Anecdotes de libraire 37

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« Offrez un cadeau qui ne fait pas grossir et qui ne fane pas! », tel avait été le slogan d’un libraire, et probablement de plus d’un un, aux alentours d’un 14 février il y a quelques années. Ou « Un cadeau qui dure plus longtemps que quelques jours pour montrer votre amour »… Ou encore, « Livrez-vous à l’être aimé… »

Tout était bon pour inciter les uns comme les autres à se détourner des traditionnelles fleurs achetées à la dernière minute ou des boîtes de chocolats qui, d’une année à l’autre, étaient toutes semblables et avaient le même goût.

Et chaque fois je m’amusais. Mon père offrirait tout de même des fleurs à ma mère – qui serait ravie, car il les aurait choisies avec soin, comme chaque fois – et des chocolats à ses filles – qui, elles aussi seraient heureuses de cette tradition qui leur conservait à jamais leur cœur d’enfant.

Aucun slogan ne viendrait changer ses habitudes. Et puis, comme il se plaisait à le dire, « Faut-il une occasion spéciale pour offrir un livre? » Selon moi, il avait là un slogan qui aurait pu servir tous les jours de l’année aux libraires!

*toile de Linda Mitchell

Anecdotes de libraire 36

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Les gens se laissent toujours tenter par les liste de meilleurs vendeurs. Va savoir pourquoi. À moins que ça ne les sécurise. Si un livre se vend, c’est qu’il est nécessairement bon, non? Et pourtant…

Je me rappelle d’un client qui tenait à tout prix à acheter LE livre qui tenait la première place de cette foutue liste. Pour l’offrir à une amie à l’hôpital. Pas parce qu’il savait de quoi le livre parlait. Pas parce qu’il connaissait l’auteur. Pas parce que l’écriture était remarquable. Pas à cause du thème. Non. Parce que c’était le meilleur vendeur du moment. Et quand il m’a demandé ce que je pensais de son choix, j’ai été un peu brusque, je l’avoue.

-Votre amie vous a couché sur son testament? ai-je demandé.
-… Euh… pardon? a fait le client en bredouillant.
-C’est que, voyez-vous, avec un livre comme ça, déprimant comme nul autre, vous allez l’achever. Mais si vous voulez hériter, c’est le choix parfait.

Plus jamais ce client n’a acheté un livre sans me demander conseil. Il m’a même un jour emmené cette amie sortie de l’hôpital : elle tenait à rencontrer la rigolote qui n’avait pas la langue dans sa poche et qui avait choisi pour elle un livre qui l’avait fait sourire de la première à la dernière page. Comme quoi!

*aquarelle de David Beschi

Anecdotes de libraire 35

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Janvier était toujours un peu triste. Pas les premiers jours, mais à partir du 10. Quand il fallait faire le tour des rayons et retirer tous ces livres à retourner. Ceux qu’on aimait et qu’on avait envie que certains offrent et qui étaient restés là. Immobiles. Ces livres que personne n’avait regardés et encore moins touchés. Ces livres pourtant choisis avec soin. Bien avant les fêtes. Des livres d’art, souvent. De ceux qu’on n’achète quasi jamais pour soi et pour lesquels on espérait une vie où ils seraient déposés sur une table, caressés quotidiennement et chéris. Et qu’on allait devoir faire mourir sur les tablettes des entrepôts.

Oui, janvier était toujours un peu triste.

*toile de Stuart Free