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Beaune, avec Christine

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Aujourd’hui, quelque part en Picardie, Christine, mon amie bourguigonne, fête son anniversaire. Et j’ai envie de lui dédier un billet, pour rappeler à nous le souvenir du soleil sur les toits de l’hospice de Beaune un jour de juillet 2001. Et j’ai envie de dire comme il était bon de partager en vrai après des mois de correspondance, comme nos rires étaient clairs et nos sourires éloquents.

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Et sûrement, ce lieu qui attire des visiteurs du monde entier, qui a été le théâtre de quelques scènes de La grande vadrouille, est-il pour moi autre chose qu’un de ceux où on passe. Il est au même titre qu’un bout de la plage de Marseille ou une crêperie de Josselin, un de ceux où l’amitié se grave, indéfectible malgré la distance et le temps. Et là réside tout le pouvoir de chacun de ces endroits.

Quelque part, là, en Bourgogne, il y avait des yeux qui brillaient comme ils peuvent briller quand on se comprend sans rien dire. Les mêmes qui, quelques années plus tard, se retrouvaient dans ce Montréal dont Christine avait tant rêvé. Les mêmes, je nous le souhaite, en ce jour qui est le sien, que nous aurons au hasard de nos retrouvailles, fort probablement de son côté de l’océan à elle.

Puisse-t-elle être toujours heureuse, aussi heureuse que ce jour gravé dans nos mémoires alors qu’elle partageait avec moi un peu de son monde à elle.

Une lectrice qui irradie

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Et la voilà plongée dans un livre. Il y une aurait foule compacte que ça ne changerait rien. La lectrice de Franco Ciotti s’approprie tous les lieux où elle lit. Elle trouve sa place dans n’importe lequel d’entre eux et sait faire abstraction des bruits d’assiettes ou des conversations pour n’être attentive qu’aux mots qu’elle dévore.

Rien ne saurait gâcher son plaisir, rien ne saurait intervenir qui l’empêche d’accéder à ce plaisir. Sa concentration est si grande dans son corps droit comme un I. À peine penche-t-elle la tête. Comme elle est belle celle qui est en mesure de vivre avec autant d’intensité un tel moment. Comme elle rend ce lieu encore plus beau par sa simple présence. Mais chut, ne la dérangeons pas…

Variations pour un dimanche gris

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Le bonheur, c’est sûrement de trouver chez soi ce qu’on a envie d’entendre. Et même le café en est plus savoureux quand il s’agit des variations sur un thème de Purcell de Benjamin Britten. Celles-ci entendues une première fois dans un cours de musique quand j’avais 12 ans sur un vieux 33 tours et que j’ai cherchées pendant des années avant de pouvoir les écouter à nouveau plus de vingt ans après, font mon premier bonheur du jour. Sans imaginer quels seront les autres. Je profite du moment, je me laisse toucher, imprégner.

Et le bonheur est là. Grâce à un enchevêtrement de notes.

Une lectrice aussi marquise

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Toutes ces lectrices d’un autre temps, à l’instar de celle qui posait ici pour François Boucher, étaient-elles aussi pudiques qu’elles veulent bien en donner l’impression ? N’y avait-il pas en elle un peu de passion prête à éclater ? Ou leur vie coulait-elle étale ?

Quand on sait qu’ici il s’agit de la marquise de Pompadour, la toile prend un tout autre sens. Celle qui fut la maîtresse de Louis XV puis sa confidente, qui joua un rôle de mécène auprès de nombreux artistes, qui tint sûrement un rôle important dans la destinée de la France par les rapports qu’elle entretenait avec les membres de l’État, ne fut, je crois, qu’une femme de passion. Et si ici elle pose gentiment, il n’en reste pas moins que sa connaissance des mots et des livres fut sûrement aussi importante pour l’Histoire que sa beauté qui fit tourner la tête à un roi… et probablement à quelques autres.

Que sont mes amis devenus

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Je suis d’une ville qui compte quatre universités et des souvenirs me rattachent à chacune d’elles, même si une seule sera à jamais mon alma mater. Et si j’ai passé un nombre incalculable de soirées au conservatoire d’art cinématographique sis dans un des pavillons de l’Université Concordia, cette dernière n’aura été que ça, un lieu de cinéma. Et si j’ai assisté à des concerts ou des partys à l’Université McGill et si j’ai maintes fois promené mes pieds dans les couloirs de l’UQAM, celles-ci n’auront été que des lieux de passage.

Il est un seul endroit qui est mien, un seul endroit qui a connu mes 20 ans et mes rêves sur ses bancs. Et curieusement, son symbole, cette tour – en haut de la côte – qui se dresse vers le ciel et qu’on voit de très loin, est un des lieux que je n’ai pas fréquentés, la tour de l’Université de Montréal étant réservée à la pharmacie, la médecine et autres. Le pavillon des arts et sciences officiait ailleurs, en bas de la côte, rue Jean-Brillant.

Comment sont-ils aujourd’hui, ces étudiants en études françaises qui ont remplacé ceux que nous étions il y a 25 ans ? Sont-ils heureux comme nous l’étions ? Se gavent-ils de tout ce qui leur tombe sous la main, livres, films, pièces, concerts, comme nous le faisions ? Rêvent-ils de se voir un jour publiés comme c’est arrivé à une poignée d’entre nous ? Vont-ils danser au Clan Destin ou marcher dans le cimetière Notre-Dame-des-Neiges à la recherche de la tombe de Nelligan, comme nous ? Le Soulier de satin, notre café du huitième étage, aux nappes roses et au décor feutré existe-t-il encore ou a-t-il été récupéré pour en faire un bureau pour les chargés de cours, ce qu’il était avant que nous n’occupions ce haut lieu de conversations profs-élèves ? Qui était aussi ce vieux sofa de velours rouge dont on avait hérité et où on s’affalait pour un café ou un match de scrabble ?

Je pensais à tout cela hier matin alors que j’étais au cimetière pour les derniers adieux au père de Christiane et que la tour se dressait là, pas loin. Je nous revoyais tous autour d’une bière au Café Campus ou dans une salle de cours découvrant Baudelaire ou Villon, intimidés ou alors extravertis quand il s’agissait de transmettre oralement un travail. Et je souriais.

Combien d’heures passées là à partager nos rêves, à se lamenter sur un cours, à s’enthousiasmer pour un autre, à vivre en gang pour la dernière fois de notre vie avant que chacun ne vole de ses propres ailes ?

Que sont mes amis devenus
Que j’avais de si près tenus
Et tant aimés?
chantait Ferré, en reprenant les vers de Rutebeuf.

Écrire pour se taire, parfois

mccoll

Que lit la lectrice de Bruce McColl ainsi allongée avec quelques feuilles sur lesquelles elle a probablement elle-même griffonné quelques mots de hasard sans savoir où ceux-ci la mèneraient ? Un semblant de stylo est posé là, à gauche de la feuille, mais nul autre indice pour nous mener à ce qui la laisse songeuse, incapable de continuer à écrire.

A-t-elle voulu exprimer quelque chose de confus en elle et tenter de se révéler ? A-t-elle plutôt voulu se noyer dans les mots pour ne pas dire ce qui l’a troublée dans un regard, dans un sourire ? A-t-elle simplement tellement hésité qu’il ne reste que sur la page un JE, le reste ayant été raturé ?

Laissons-la s’endormir sur ses mots. Elle se dira à son heure ou choisira de se taire. Ce n’est pas à nous de lui demander le contenu de quelques pages noircies.

Une citation pour une sculpture

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Le baiser est la plus sûre façon de se taire en disant tout. [Guy de Maupassant]

Est-ce pour tout dire que le sculpteur Constantin Brancusi a tenté « Le baiser » plus d’une fois? Est-ce pour chaque fois améliorer, tenter l’indéfinissable? Est-ce pour fixer dans la pierre le désir et l’intensité qui ne s’expriment jamais aussi bien que dans ce geste?

Ne se taisent-ils pas ceux fusionnés ainsi dans un baiser? Ne se disent-ils pas tout, de plus? Ou du moins juste ce qui a besoin d’être dit là en cette minute?

J’aime cette phrase de Maupassant, comme j’aime cette sculpture de l’artiste roumain, l’une complétant l’autre, l’autre prolongeant l’une, dans un maelström.

La lectrice de livres d’art

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Est-ce un livre d’art que la lectrice de James Paul Brown examine ainsi ? Il me plaît de l’imaginer cherchant dans les livres sur le fauvisme aux éclatantes couleurs un peu d’elle, de la passion qui l’anime. Il me plaît de l’imaginer sourire devant une reproduction de Derain. Elle que l’artiste a peinte dans les mêmes teintes que ce qui semble la séduire.

J’aime la simplicité de son corps allongé tournant les pages. J’aime son plaisir devant les images, plaisir jumeau du mien devant des toiles qui me plaisent. Et je crois que je vais tirer de ma bibliothèque ce livre sur les fauves que j’aime tant et me baigner de toutes ces couleurs vives. La vie est simple, finalement.

Voler… sur les mots de Linda Racine

lindaracine

Ce soir il fait nuage
Dans le creux de mon lit
Ce soir il fait naufrage
Dans le corps de ma vie

chante Linda Racine dans Le cœur à l’envers

Comme elle chante aussi
Moi mes désirs ont des ailes
Et mes ailes ont des envies de toi
Moi mon cœur est un rebelle
Laisse-le s’envoler au-delà

dans « Au-delà ».

Et sa voix et les mots des autres qu’elle chante deviennent miens. Et ce sont mes désirs à moi qui ont des ailes pour tenter d’éviter l’imminence du naufrage…
Et je ne sais que voler quand je me sens ainsi emportée. Et je ne sais faire que ça…

Et si elle préférait les livres aux fêtes ?

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Il y a suffisamment de livres derrière la lectrice de l’artiste de Singapour Sia Joo Hiang pour qu’elle puisse passer un long moment sans sortir de chez elle et sans avoir à adresser la parole à quiconque pendant quelques semaines.

Je n’ai pas à l’envier. Son décor est trop pareil au mien pour que je le fasse. Il reste un doute, tout de même. S’isolera-t-elle dans sa bulle avec ses livres comme j’ai envie de le faire entre Noël et le premier de l’an ? Envie, mais reste à voir si j’en serai capable et si on me laissera le faire.

Je vois déjà toutes ces soirées à venir, en commençant par celle d’aujourd’hui pour le souper de Noël du service où je travaille. Et là où les autres voient raisons de se réjouir et de faire la fête, je vois obligation et guère de plaisir. Même chose pour la fête du bureau le 22, le souper de famille du 23…

Je sais que je devrais penser à la solitude des uns au moment des Fêtes plutôt que de songer au fait que j’aimerais tant être seule, moi. Que j’aimerais tant ne pas jouer cette comédie. Mais je le jouerai, le jeu, je ferai comme si, étant donné que j’ai réussi à obtenir qu’on me lâche les rênes le 24.

Et il y aura cette semaine de vacances, la première de ma vie à cette période de l’année, depuis l’université. Et il y aura le fait que je ne me tape plus toutes ces heures et ces soirs comme c’était le cas du temps de ma vie de libraire. Alors, pourquoi, à la lumière de ceci, n’ai-je pas plus le sens de la fête ? Alors pourquoi la simple perspective d’une bibliothèque remplie de livres me semble plus invitante que ces réunions ?