Louis-Joseph, qui pour tout expliquer répétait ad nauseam « Ça ne prend pas la tête à Papineau », s’est-il jamais demandé ce que son auguste et digne épouse que tout le monde dans le quartier appelait Madame Ragnagna, pouvait bien faire de ses après-midi? Trop pris à peaufiner son ego ou à diriger à la baguette son usine, il est fort possible qu’il n’ait jamais remarqué que Madame Ragnagna se travestissait pour aller voir ce qui se passait ailleurs.
Vêtue des atours que lui conférait son titre de catholique émérite, tout droit sortie d’une toile de Dirck Hals, elle allait fureter dans les beaux quartiers question de voir comment avait bien pu réussir le paria dont on avait brisé les carreaux et démoli la cheminée. La rumeur, en effet, voulait qu’il se soit installé ailleurs, dans une maison aux volets bleus où chacun pouvait venir.
Et c’était vrai. Le paria vivait bien dans cette maison dont on lui avait parlée. Ce que Madame Ragnagna s’était fait un plaisir de raconter. Un plaisir? Disons plutôt qu’elle avait ajouté ce devoir à ceux de l’office dominical et au chapelet du quatorze heures.
Oui, tout cela est vrai. La rapporteuse de service avait fait son enquête. Le boiteux l’avait su. Celui qui lui faisait le joli cœur aussi. Tout comme la diseuse de bonne aventure et le banquier. Voire mère la Mère Michel.
Il n’en est qu’un qui ne sut jamais vraiment. Ou qui fit semblant de ne jamais savoir. L’histoire ne le dit pas. Elle dit seulement que Louis-Joseph peaufinait son ego pendant que Madame Ragnagna notait tout de la vie du paria. Qui n’était pas aveugle, malgré la rumeur.

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