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Émaux et camées 3

Premier sourire du printemps

Tandis qu’à leurs œuvres perverses
Les hommes courent haletants,
Mars qui rit, malgré les averses,
Prépare en secret le printemps.

Pour les petites pâquerettes,
Sournoisement lorsque tout dort,
Il repasse des collerettes
Et cisèle des boutons d’or.

Dans le verger et dans la vigne,
Il s’en va, furtif perruquier,
Avec une houppe de cygne,
Poudrer à frimas l’amandier.

La nature au lit se repose;
Lui descend au jardin désert,
Et lace les boutons de rose
Dans leur corset de velours vert.

Tout en composant des solfèges,
Qu’aux merles il siffle à mi-voix,
Il sème aux prés les perce-neiges
Et les violettes aux bois.

Sur le cresson de la fontaine
Où le cerf boit, l’oreille au guet,
De sa main cachée il égrène
Les grelots d’argent du muguet.

Sous l’herbe, pour que tu la cueilles,
Il met la fraise au teint vermeil,
Et te tresse un chapeau de feuilles
Pour te garantir du soleil.

Puis, lorsque sa besogne est faite,
Et que son règne va finir,
Au seuil d’avril tournant la tête,
Il dit : « Printemps, tu peux venir! »

Théophile Gautier, Émaux et camées

*choix de la lectrice de Georges d’Espagnat

Anecdotes de libraire 75

J’étais dans la section 841.914 de la Grande Bibliothèque quand j’ai été happée par mon ancienne vie de libraire. Et pourtant, c’est une profession que je ne pratique plus depuis presque sept ans, sauf lors de certains écarts, le temps d’un conseil sur un livre, d’une anecdote autour d’une maison d’édition ou quand je fais la découverte d’un auteur. Rien de bien grave, quoi.

J’étais donc dans la section 841.914 quand sont apparues deux pièces de théâtre de Normand Chaurette. Du théâtre dans le rayon poésie? Pas étonnant qu’on ne retrouve plus certains livres… Le temps de trouver une préposée qui faisait du rangement à qui j’ai confié les livres, et ceux-ci retrouvaient leur section : la 842.914.

« Deux qu’on ne cherchera plus! », m’a-t-elle dit avec un grand sourire. Mais combien de livres mal rangés ou dissimulés derrière d’autres pour un qui retrouve sa place? Je n’ose pas y penser. Je sais juste que je n’ai pas pu laisser les livres de mon ami Normand dans le rayon poésie. Même s’il aime énormément les sonnets de Shakespeare.

*illustration de Fernando Vicente

Émaux et camées 2

Tristesse en mer

Les mouettes volent et jouent;
Et les blancs coursiers de la mer,
Cabrés sur les vagues, secouent
Leurs crins échevelés dans l’air.

Le jour tombe; une fine pluie
Éteint les fournaises du soir,
Et le steam-boat crachant la suie
Rabat son long panache noir.

Plus pâle que le ciel livide
Je vais au pays du charbon,
Du brouillard et du suicide;
– Pour se tuer le temps est bon.

Mon désir avide se noie
Dans le gouffre amer qui blanchit;
Le vaisseau danse, l’eau tournoie,
Le vent de plus en plus fraîchit.

Oh ! je me sens l’âme navrée;
L’Océan gonfle, en soupirant,
Sa poitrine désespérée,
Comme un ami qui me comprend.

Allons, peines d’amour perdues,
Espoirs lassés, illusions
Du socle idéal descendues,
Un saut dans les moites sillons!

A la mer, souffrances passées,
Qui revenez toujours, pressant
Vos blessures cicatrisées
Pour leur faire pleurer du sang!

À la mer, spectre de mes rêves,
Regrets aux mortelles pâleurs
Dans un cœur rouge ayant sept glaives,
Comme la mère des douleurs.

Chaque fantôme plonge et lutte
Quelques instants avec le flot
Qui sur lui ferme sa volute
Et l’engloutit dans un sanglot.

Lest de l’âme, pesant bagage,
Trésors misérables et chers,
Sombrez, et dans votre naufrage
Je vais vous suivre au fond des mers.

Bleuâtre, enflé, méconnaissable,
Bercé par le flot qui bruit,
Sur l’humide oreiller du sable
Je dormirai bien cette nuit!

… Mais une femme dans sa mante
Sur le pont assise à l’écart,
Une femme jeune et charmante
Lève vers moi son regard,

Dans ce regard, à ma détresse
La Sympathie à bras ouverts
Parle et sourit, sœur ou maîtresse,
Salut, yeux bleus! bonsoir, flots verts!

Les mouettes voient et jouent;
Et les blancs coursiers de la mer,
Cabrés sur les vagues, secouent
Leurs crins échevelés dans l’air.

Théophile Gautier, Émaux et camées

*choix de la lectrice de Tony Codd

Ce que mots vous inspirent 769

La reconnaissance est quelquefois un chemin de traverse. (Amédée Achard)

*toile de Georgette Piccon

Émaux et camées 1

Symphonie en blanc majeur

De leur col blanc courbant les lignes,
On voit dans les contes du Nord,
Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes
Nager en chantant près du bord,

Ou, suspendant à quelque branche
Le plumage qui les revêt,
Faire luire leur peau plus blanche
Que la neige de leur duvet.

De ces femmes il en est une,
Qui chez nous descend quelquefois,
Blanche comme le clair de lune
Sur les glaciers dans les cieux froids;

Conviant la vue enivrée
De sa boréale fraîcheur
A des régals de chair nacrée,
A des débauches de blancheur!

Son sein, neige moulée en globe,
Contre les camélias blancs
Et le blanc satin de sa robe
Soutient des combats insolents.

Dans ces grandes batailles blanches,
Satins et fleurs ont le dessous,
Et, sans demander leurs revanches,
Jaunissent comme des jaloux.

Sur les blancheurs de son épaule,
Paros au grain éblouissant,
Comme dans une nuit du pôle,
Un givre invisible descend.

De quel mica de neige vierge,
De quelle moelle de roseau,
De quelle hostie et de quel cierge
A-t-on fait le blanc de sa peau?

A-t-on pris la goutte lactée
Tachant l’azur du ciel d’hiver,
Le lis à la pulpe argentée,
La blanche écume de la mer;

Le marbre blanc, chair froide et pâle,
Où vivent les divinités;
L’argent mat, la laiteuse opale
Qu’irisent de vagues clartés;

L’ivoire, où ses mains ont des ailes,
Et, comme des papillons blancs,
Sur la pointe des notes frêles
Suspendent leurs baisers tremblants;

L’hermine vierge de souillure,
Qui pour abriter leurs frissons,
Ouate de sa blanche fourrure
Les épaules et les blasons;

Le vif-argent aux fleurs fantasques
Dont les vitraux sont ramagés;
Les blanches dentelles des vasques,
Pleurs de l’ondine en l’air figés;

L’aubépine de mai qui plie
Sous les blancs frimas de ses fleurs;
L’albâtre où la mélancolie
Aime à retrouver ses pâleurs;

Le duvet blanc de la colombe,
Neigeant sur les toits du manoir,
Et la stalactite qui tombe,
Larme blanche de l’antre noir?

Des Groenlands et des Norvèges
Vient-elle avec Séraphita?
Est-ce la Madone des neiges,
Un sphinx blanc que l’hiver sculpta,

Sphinx enterré par l’avalanche,
Gardien des glaciers étoilés,
Et qui, sous sa poitrine blanche,
Cache de blancs secrets gelés?

Sous la glace où calme il repose,
Oh ! qui pourra fondre ce cœur!
Oh ! qui pourra mettre un ton rose
Dans cette implacable blancheur!

Théophile Gautier, Émaux et camées

*choix de la lectrice de M. Theodore Bryett

Ce que mots vous inspirent 768

Tout comme écrire, lire c’est protester contre les insuffisances de la vie. (Mario Vargas Llosa)

*toile de Francesco Trevisani

Quelques poèmes de Marcel B. 3

le désarroi des actes posés ici et là
la fièvre propageant la foudre dans les membres
la lumière envahissant les pores démesurément
et l’appel qui de la cheville monte à la tête
sous formes de vapeurs l’idée d’un chemin peut-être
perdu comme d’une révélation première

elle hante encore celui qui parle ici
sans rien qui le justifie hors
le souvenir d’une trajectoire
que paraît parfois esquisser
le mouvement perpétuel des mots

durant ce temps tout se joue
dans ce passage de la peau au papier

Marcel Bélanger, L’espace de la disparition

choix de la lectrice de William Merritt Chase

Ce que mots vous inspirent 767

Les élans du cœur n’ont rien de logique. Ils ne dépendent pas de notre volonté et échappent à tout. (Laure-Marie Lapouge)

*toile de Tony Robert-Fleury

Quelques poèmes de Marcel B. 2

ensemble toi et moi nous sommes seuls
enfermés dans nos soliloques

la pierre témoigne de nos présences
et de la force de l’opaque

aussi nos yeux
fixés sur l’envers des images
le monde sans cesse s’y condense

quel obstacle évoquera qui nous fûmes
quels mots dressés les uns contre les autres
sur le granit de l’épitaphe

Marcel Bélanger, L’espace de la disparition

choix de la lectrice de Johann Bernard Munns

Ce que mots vous inspirent 766

Sème un acte, tu récolteras une habitude; sème une habitude, tu récolteras un caractère; sème un caractère, tu récolteras une destinée. (Dalaï Lama)

*llustration de Beatrice Alemagna