Lire peut nous emmener loin, très loin. Nous faire voyager et découvrir des contrées inconnues. C’est ce que peut suggérer cette illustration signée John R. Neill. Mais vous, qu’y voyez-vous? C’est ce que je vous propose de nous raconter, en vers ou en propos, d’ici dimanche prochain.
En effet, l’illustration est à vous et à vos mots d’ici là, car aucun commentaire ne sera validé avant le prochain dévoilement de la scène livresque de la semaine.
En espérant qu’elle vous inspirera et en vous souhaitant bon dimanche et bonne semaine!

3 réponses
Il resta seul dans cette immense demeure abandonnée.
Il sentait des présences partout, à chaque coin de couloir, dans chaque chambre, chaque pièce délaissée.
Des Fantômes habitaient partout.
Et ces Fantômes étaient de son sang.
De dédale en recoins, il se trouva dans l’immense grenier.
Colossal !
Un grenier sombre. Pleins de recoins cachés dans le noir.
Ce qui frappe, lorsque l’on s’est habitué à cette pénombre, c’est la charpente, immense, monumentale, composée d’énormes poutres enchevêtrées imbriquées entre elles.
Agencées il y a combien de siècles ?
Par l’un de ces Maîtres Charpentiers de jadis, qui ne savait peut-être ni lire ni écrire.
Une charpente qui vous absorbe, mais vous protège, vous sécurise.
Squelette protecteur.
Défenseur en cette vieille bâtisse de toutes agressions des éléments extérieurs contre ses protégés.
De temps à autres, un trait de lumière, comme si la lumière du jour cherchait, curieuse, peu embarrassée du sacrilège, à pénétrer entre deux ardoises disjointes.
Elle entre, elle farfouille de son pinceau lumineux dans lequel aussitôt mille grains de poussière tout heureux de se dégourdir se mettent à danser.
Curieux, ce pinceau de lumière s’efforce de sortir de l’ombre l’objet oublié, la chose endormie.
Endormie depuis quand ?
Depuis qu’il a été répudié de l’autre monde !
Le Monde d’en bas, des étages inférieurs, cet autre Monde disparu, fin d’un Univers.
Pourtant pauvre objet, serviteur loyal, dévoué, qui a servi sans broncher peut-être plusieurs générations.
Un Aïeul ?
Sûrement !
Ils sont tous là, plus ou moins en vrac, ensommeillés, engourdis, enveloppés de leurs Souvenirs, tous habillés du même manteau gris de poussière.
Un craquement !
Ce n’est rien ! Ça vit un grenier !
Vieille soupente aide à se défendre des intempéries en grinçant, geignant, ses vieux membres endoloris par les douleurs du temps.
ll vient de sursauter !
Ce n’est qu’un chat, seul gardien des lieux, à l’affût de quelque souris et que l’ont vient de déranger.
Personne à part le chat ne peut monter en ce grenier, sans effeuiller quelques-uns uns de ces fragments oubliés.
Archéologie de la Vie passée.
Mémoire endormie de la Vieille Bâtisse.
Il te regarde ce meuble bizarre ! Il te fait signe !
« Oui ! J’ai existé ! J’ai servi ! Je suis le restant de la belle coiffeuse, rare rescapée d’un majestueux Univers!
C’est auprès de moi que tes arrières grand-mères venaient se repoudrer, se faire belle pour plaire !
Du reste l’odeur de poudre de riz hante toujours quelques rainures de mon vieux tiroir bancal ! »
« Moi, je suis l’éclopée de la série de chaises Louis XIII, les souris se servent de mon cannage pour confectionner leurs nids ! Où sont mes sœurs ?»
Là ! Qu’est-ce ce meuble ? On n’en voit plus guère. Un vaisselier.
C’est lui qui prenait soin de la belle vaisselle de la maisonnée.
Ici deux assiettes de porcelaine ébréchées.
Elles se rappellent quelques petits enfants qui mangeaient vite pour découvrir au fond de leur assiette de jolies Dames en crinolines peintes par un Fragonard.
Le pinceau de lumière s’est déplacé doucement, éclairant quelques vieilles malles de cuir avec des lambeaux d’étiquettes encore collés un peu partout.
On y déchiffre : Compagnie des chemins de fer du Nord, Compagnie du P.L.M.
Quelques syllabes au bord d’une déchirure, laisse deviner des noms de villes lointaines.
Du bout des doigts, il en ouvre une après avoir soufflé la poussière sur le couvercle.
De vieux journaux.
Le Petit Illustré, Le Miroir, Le Petit journal.
Tient ! Seulement cinq centimes !
Des numéros de la fin des années 1800. Des faits divers.
Amusant, certains pourraient êtres d’à présent.
La guerre de 1870 avec des gravures à la place de nos photos.
En fouillant, car dans un grenier on est toujours tenté de farfouiller un peu partout, un paquet rectangulaire entouré d’un vieux ruban jauni, comme caché, coincé au fin fond d’un tiroir.
Curieux, il tire délicatement sur l’une des extrémités de la rosette.
Les bouts du ruban s’effilochent en quelques poussières qui se bousculent dans le rayon de lumière.
Il défait précautionneusement le ruban, il ouvre furtivement, du bout des doigts, le papier tout jauni, craquant de vieillesse du paquet et là, qu’est-ce donc que toutes ces feuilles pliées en deux ?
Il en prend une, délicatement.
Une jolie écriture penchée, régulière, écrite à l’encre violette à la plume, avec de superbes majuscules faisant des ronds de révérences.
Les premiers mots.
Mais ne serais-ce pas un peu sacrilège ce qu’il est entrain d’effectuer ?
Oui ! Certes !
Il replie confus, doucement la feuille. Tout en la reposant dans le paquet.
Mais !… Là, s’arrête, l’entrouvre légèrement, juste un tout petit peu… Pour voir !
Qui donc le pousse ?
Jaillit du papier, la première ligne.
«Oh mon petit ! Mon Amour ! Comme tu me manques ! Sans toi…. »
Hésitation, scrupule. Cela ne se voit pas.
Il rougit.
Qu’a-t-il fait ? Quel est ce regard d’indiscrétion qu’il vient de donner à travers le trou de serrure du Temps ?
Son cœur s’attendrit. Alors ! …
Il prend un feuillet au hasard, il lit.
En haut de la feuille, de mauvais papier, deux mots :
Maman chérie !…
Il est parti loin, dans des pays inconnus.
Un mot revient souvent, continuellement :
Le Front !
Incompréhension d’évènements comme surnaturelles.
Repasse aussi fréquemment ces mots :
Guerre, bataille, attaques, assauts, offensives !
Des Paysages inconnus décrits en quelques lignes.
« Les oiseaux ne sifflent plus ici, ce sont les balles !»
« Ne te fais pas de soucis Maman Chérie, je fais attention à moi!»
Ce passage est plus difficile à lire, car comme des gouttes sont tombées sur les lignes, faisant de petits ronds étoilés, violacés avec l’encre.
Ne serais-ce pas quelques larmes ?
« Je suis dans tes prières pour la mémoire de Papa ! »
Il déchiffre avec difficulté :
Une fleur tombe de la lettre, toute aplatie, toute sèche.
Une fleur qui n’est pas de chez nous.
Au fond du paquet, un ruban avec une croix.
Gravé dessus : Bravoure !
Bruno, est là, reliques en main.
D’autres lettres …
Tout lui parle, murmure, chuchote ici !
Le moindre objet lui fait signe !
Le moindre coin d’ombre l’interpelle !
Assis sur un coussin de poussière dans un vieux fauteuil dont quelques ressorts ont traversés la tapisserie, il laisse son esprit vagabonder avec tout ces Fantômes, ce paquet de lettres sur ses genoux.
Peut être a-t-il mal dormi cette nuit.
Il se sent comme dans un brouillard de poussières du temps.
Piarre.
Ce ne sont que des rêves
Un voyage, une délivrance
Un peu comme une trêve
Dans un jardin d’indifférence
Des murmures au lointain
Viennent apaiser mes douleurs
Me faire oublier mes chagrins
Et autres larmes du cœur
C’est un bleu ciel de Ballachey
Un bateau qui m’y amène
Soigner mes secrètes plaies
Et réapprendre à dire je t’aime
Ce ne sont que quelques mots
Dans un jour qui s’achève
Comme un éclat en sanglots
Dans l’intimité de mes rêves
Elle ouvrit la porte de sa bibliothèque, sur l’étagère du haut, où l’attendait « Vingt mille lieux sous les mers » de Jules Verne. Tranche dorée, couverture rouge illustrée.
Livre dont elle avait réservée la lecture pour le temps d’après, celui où elle aurait enfin le temps se blottir dans le coin gauche de sa banquette, calée par des coussins.
Ce temps est venu, mais ces yeux, désormais, donnent à la ligne imprimée les ondulations de la mer. Alors, entre les mots déchiffrés, malgré tout, la voilà s’enfonçant dans ses souvenirs, des quelques pages lues, il y a bien longtemps.